jeudi 15 février 1996

Madelin-Léotard: le duel fratricide

Ils se sont souvent opposés. Cette fois, ils se disputent la présidence d'une UDF qu'ils rêvent dominatrice. A moins que leur rivalité ne la détruise.



C'est l'histoire de deux hommes qui ont toujours fait semblant de s'aimer et devront désormais faire mine de se détester. Léotard-Madelin: leurs deux noms accolés sonnent comme une signature de chanson, paroles et musique Lennon-Mc Cartney, avec Madelin dans le rôle du rocker, mauvais garçon, fils d'ouvrier rebelle, et Léotard gueule d'ange, famille bourgeoise et mélodie d'amour. Mais, comme les Trois Mousquetaires étaient quatre, leur couple se révéla trio, avec Gérard Longuet dans le placard. Parfois, le vaudeville politique tourne à la tragédie racinienne: Madelin qui aime Longuet qui aime Léotard. Qui n'aime que lui...

Longtemps Madelin a accepté, avec la résignation d'un enfant de pauvre déjà ravi d'être devenu "un monsieur", la supériorité de son compère. Léotard s'avérait un orateur lumineux; il avalait goulûment l'écran; il semblait porté par la grâce. Au milieu des années 80, Léotard était devenu "Léo" et ces trois lettres résumaient toute la différence entre eux. Qui aurait affectueusement appelé Madelin "Mad"? Pas même ceux qui le traitaient en privé de "cinglé". Mais son "ultralibéralisme" ne gênait alors officiellement personne. Pour Léotard comme pour Chirac, les théories de Madelin n'étaient qu'un chausse-pied électoral.

Madelin se lassait cependant d'écrire des programmes que personne ne lisait, de lancer des idées que personne n'approfondissait. Il prenait l'habitude de se moquer, en privé, de la "légèreté" de Léo et de ses "zigzags". Il n'avait plus pour lui l'indulgence d'un Dumas dans Vingt Ans après: "D'Artagnan n'a pas manqué aux circonstances, mais les circonstances ont manqué à d'Artagnan." Il s'était enfin aperçu que son d'Artagnan avait le charme ambigu d'Aramis. Il est vrai que Madelin n'avait jamais bien lu Les Trois Mousquetaires; il leur avait toujours préféré les paradoxes de Bastiat.

Mais les années 80 s'assoupissent déjà sous l'édredon rocardien. Le temps de la bande à Léo est révolu. Chacun veut reprendre sa liberté. Les débuts en solitaire se révèlent pourtant médiocres. Léotard gaspille son énergie dans de vaines liaisons avec de grands mous, Méhaignerie ou Michel Noir. Madelin croit trouver dans la grossièreté des manières l'ultime fidélité à ses origines plébéiennes. La fumée du cigare soufflée dans la figure de son interlocuteur devient une signature. Madelin accumule les exaspérations; Léotard, les déceptions. Madelin tarde à grandir; et Léotard, à vieillir.

Enfin Balladur vint. Madelin croit rencontrer un frère en libéralisme: il découvre, horrifié, un grand bourgeois conservateur qui ne supporte pas ses chaussettes de Prisu. Léotard vomit d'abord le vieux ringard; puis tombe sous le charme des thés dansants d'Edouard. La messe présidentielle est dite. Mais le Te Deum sera célébré par l'apostat. C'est Madelin qui, avec le génie du désespoir, a osé le bon choix chiraquien. Léotard, qui a troqué sa juvénile folie pour un raisonnable treillis à trois boutons, n'en revient toujours pas. Mais il n'a encore rien vu. Viré de Bercy, Madelin devient victime de l'autocrate, et symbole du changement. Oubliés, les hausses d'impôts en rafale et l'iconoclaste devenu superinspecteur des Finances. Madelin a volé la grâce de Léo. Il est à la mode; Léotard ne l'est plus.

L'affrontement est inéluctable. Madelin, rentré dans le jeu des grands, n'a de cesse qu'il n'en expulse Léotard. Celui-ci sent d'instinct que cette bataille de l'UDF est une question de vie ou de mort. Alors il envoie Longuet conclure nuitamment l'accord avec François Bayrou. Il rédige soigneusement sa profession de foi. Et s'apprête à serrer les 1 700 mains des électeurs du 31 mars. Dans cet exercice, il est plus doué que l'autre. Les chiffres sont pour lui. Mais Madelin a rassemblé à la porte du conclave la foule des manants, à grands coups de trompette médiatique.

Madelin se croit tout permis. Comme si le doute sur soi avait soudain changé de camp. Et, au moment où Léo avoue, serein, s'être détaché des obsessions présidentielles, Madelin en découvre, ravi, les premiers vertiges.

Bien sûr, chacun se battra avec ses meilleures armes. Léotard caressera ces mots qu'il aime tant; Madelin mitraillera ces formules qu'il goûte tant. Ils communieront tous deux dans la foi libérale; mais, si Madelin connaît Hayek par coeur, Léo relit plutôt Benjamin Constant. Madelin invoquera ses maîtres à penser, Bertrand de Jouvenel, Alfred Sauvy. Léotard chérira ses poètes préférés, René Char, Charles Péguy. Madelin chantera: "Je suis un démocrate-chrétien allemand" et citera Ludwig Erhard et Helmut Kohl pour faire oublier Reagan et Thatcher. Léotard démolira ces moliéresques docteurs de l'économie, osera dire son admiration pour Mitterrand et célébrera le règne du politique. Chacun rendra grâces à Giscard, en oubliant que Léo lui a couru après, un couteau à la main, pendant dix ans, et que Madelin lui a planté la lame dans le coeur. Les deux candidats rêveront à une UDF dominatrice, qui portera son chef sur les rives de Matignon en 1998, alors que leur bataille fratricide pourrait sonner le glas de la confédération...

Et puis, dès qu'il le pourra, chacun s'arrachera à l'affection de ses ennemis. Madelin marquera furieusement de son Stabilo Boss jaune le dernier rapport du FMI sur l'expérience libérale en Tchécoslovaquie. Léotard posera ses mains avec délectation sur la peau à la fois douce et tendre d'une édition ancienne de La Religieuse, de Diderot. Le bonheur, enfin.

- Le prolo libéral: Alain Madelin, 49 ans.

Fils d'ouvrier. Ancien ministre de l'Economie et des Finances.
Atouts: populaire. En hausse dans tous les sondages.
Faiblesses: ne tient aucun parti. Passe pour un ultra du libéralisme et un grand commis du chiraquisme.
Alliés: les giscardiens et les chiraquiens de l'UDF.
Adversaires: Bayrou, Rossinot, Gaudin, Lamassoure, Bosson, Baudis.

- Le bourgeois démocrate: François Léotard, 53 ans.

Fils de haut fonctionnaire. Ancien ministre de la Défense.
Atouts: il est président du Parti républicain. Une image de tolérance et d'indépendance par rapport au pouvoir chiraquien.
Faiblesse: il est l'un des grands battus du balladurisme.
Alliés: les chefs des principales composantes de l'UDF.
Adversaires: Giscard, Raffarin, Charette, Millon, Vasseur, Malhuret.

Éric Zemmour

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