jeudi 14 mars 1996

Corinne Lepage, une écolo en Chiraquie

Elle n'a l'air de rien. Ni tout à fait jolie ni vraiment laide. Banale. Seulement, une énergie plus grande qu'elle, la démarche décidée et le geste vif; le cheveu brun et court, comme il sied, paraît-il, à une femme moderne; le regard bleu, qui glace et réchauffe, ordonne et séduit. Corinne Lepage est une rescapée. Une espèce en voie de disparition à elle toute seule: une femme ministre.



En mai 1995, elles étaient 12 sur le perron, pimpantes et souriantes: 12 taches de couleur pour égayer la photo. Alain Juppé voulait établir un record. Il réussit: celui de la goujaterie. Son raisonnement ne manquait pourtant pas de logique: il les avait nommées uniquement parce qu'elles étaient femmes; elles ne pouvaient se plaindre d'être virées uniquement parce qu'elles étaient femmes. Six mois plus tard, elles n'étaient donc plus que quatre, dont une seule ministre à part entière. Elle.

Pourquoi? Parce que c'était elle, parce que c'était lui. Ou presque. "J'ai un fit intellectuel avec lui, n'hésite-t-elle pas à avouer. J'ai découvert un homme très sensible, d'une grande culture, un normalien qui aime les choses de l'esprit." A Matignon, on est plus sobre: "Juppé l'aime bien"; mais cela change déjà beaucoup des habituels "Il [ou elle] est nul[le]" ou des anciens "J'en ai marre de ces pouffiasses". Dans les avions ministériels, on les voit souvent côte à côte. Ils parlent de philo, ou du dernier livre de Prigogine. Mais si... Pas du dernier "grand discours" de Philippe, ni du nouveau "coup tordu" de Nicolas, ni de la subtile vacherie d'Edouard. Le rêve d'Alain. "C'est quelqu'un de normal", plaide-t-il. Comme un compliment suprême.

Il est vrai que Corinne Lepage n'est pas née "homme" politique. Elle a toujours préféré les petites notes de la jurisprudence aux grands mots du militantisme politique. Et le seul Petit Livre rouge de sa jeunesse fut l'austère Dalloz. A gauche, comme tout le monde dans les années 70, mais pas gauchiste. Elle découvre les terres vallonnées de l'écologie par le droit délaissé de l'environnement. Et le tout à travers son juriste de mari, Christian Huglo. Ils deviennent alors les avocats chéris de tous les écolos aux cheveux hirsutes et aux pantalons effilochés, bouffeurs enragés d'ingénieurs EDF, de pétroliers pollueurs et de fromage de chèvre. Ils sont bons, mais chers. De plus en plus chers. Surtout depuis que l'Amoco-Cadiz et ses cormorans mazoutés leur ont apporté travail effréné, gloire inespérée, et procédure inusitée - autour de 5 millions de francs, que les communes bretonnes leur réclament encore comme honoraires indûment perçus.

Mais l'écologie se révélera un tremplin formidable. Brice Lalonde, Alain Madelin, Jacques Toubon, trois utiles recommandations en Chiraquie. Le président lui-même se souviendra de ce déjeuner du 8 mars, à l'Hôtel de Ville, où il découvrit une talentueuse contemptrice des quotas de femmes en politique. Cela tombait bien: contrairement à Edouard, Chirac n'en voulait pas, de ces fichus quotas... Corinne Lepage fera mieux. Nommée ministre de l'Environnement quelque temps plus tard, elle comprendra vite qu'il vaut mieux "fermer sa gueule" que démissionner. Pourtant, il y avait de quoi s'émouvoir: reprise des essais nucléaires, de Superphénix, réduction du budget de l'Environnement. C'était le printemps du "gaullisme de papa". Décidément, la nouvelle venue assimilait bien les règles de survie dans la jungle politique: fidélité aux puissants, ingratitude envers les faibles. Et Brice Lalonde rappelle avec une joie mauvaise comment elle refusa, en septembre, de se rendre à une réunion de Génération Ecologie à Saint-Briac-sur-Mer parce que sa présence aux côtés de Madelin, tout juste viré du gouvernement, "pouvait choquer Juppé".

Mais, peu à peu, Corinne Lepage sut s'affirmer. Elle voyagea; elle réunit des tables rondes d'experts; elle envoya son cabinet à l'assaut des lobbies et des administrations; elle donna des interviews, passa avec succès l'examen de La Marche du siècle; elle découvrit que, au Conseil des ministres, la parole est à celui qui s'en empare; et nombre de ses collègues vous content avec colère et amertume les discours interminables de "la Lepage", qui se mêle de tout, surtout de ce qui ne relève pas de ses compétences ministérielles. Elle plut. Chirac aime les ministres qui paient de leur personne. Et Juppé, ceux qui lui laissent la prééminence médiatique sans rechigner.

Car le Premier ministre sait lire les sondages. La pollution, la couche d'ozone, les déchets nucléaires sont devenus les nouvelles passions françaises. Pour (faire) oublier les hausses d'impôts, Chirac a l'armée, Juppé aura l'air pur. Bien sûr, cette Lepage si battante n'a pas la mauvaise foi joliment télégénique de Ségolène Royal; mais Juppé veut l'aider à devenir une "figure utile au gouvernement". Alors il oblige EDF à enfouir ses disgracieux pylônes dans la vallée pyrénéenne du Louron. Il défend Corinne contre la voracité de Bernard Pons et de Franck Borotra, les ministres "pollueurs" des Transports et de l'Industrie, qui s'apprêtaient à déchiqueter sa "loi sur l'air". Corinne Lepage joue sa chance à fond. Cela ne la gêne pas d'être la femme-objet du Premier ministre dans sa stratégie de reconquête de l'opinion. C'est la règle du jeu, se dit-elle, non sans cynisme, un jeu politique rude, mais excitant. Déjà, elle se cherche une circonscription sur laquelle sauter en parachute gouvernemental. Déjà, elle s'imagine en Jeanne d'Arc boutant les trotskistes de Dominique Voynet hors de ce royaume de l'écologie qui n'aurait jamais dû, selon elle, quitter ses bonnes terres originelles de la droite modérée un brin "réac". Déjà, elle se voit en une nouvelle Simone Veil.

Corinne Lepage, ou comment l'ambition politique vient aux femmes. Dans l'urgence et l'absence. La droite, contrairement à la gauche, n'a jamais su y faire avec les dames. Trop de mépris, d'abord; d'empressement, ensuite; et de dédain, enfin. Qui se souvient de Monique Pelletier, de Michèle Barzach, d'Elisabeth Hubert? Mais chaque fois qu'une nouvelle victime tombe, une autre se lève, sûre de son talent, de son intelligence, de son savoir-faire, sûre de sa chance...

Bio express

1951. Naissance à Boulogne-Billancourt.

1978. Echouage de l'Amoco-Cadiz. Le cabinet Huglo-Lepage défend les communes bretonnes.

1989. Elue adjointe au maire de Cabourg.

1992. Les communes bretonnes gagnent le procès contre Amoco.

1992. Entre à Génération Ecologie, le parti de Brice Lalonde. Qu'elle quitte rapidement.

1993. Battue aux législatives par l'UDF Nicole Ameline, dans la 4e circonscription du Calvados.

1995. Devient ministre de l'Environnement.

Dossiers

Présentera, fin mars, un projet de loi sur l'air.

Met au point le Code de l'environnement.

Représentera la France, en juin prochain, à Istanbul, au sommet Habitat II de l'ONU sur l'écologie urbaine.


Éric Zemmour

© 1996 L'Express. Tous droits réservés.

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