samedi 18 juillet 1998

Le « réalisme » de Séguin

Le RPR pose les actes de sa refondation


Accorder la parole, la reprendre, donner l'avis de la commission, entendre la réponse de l'orateur, au besoin demander d'autres explications et précisions avant, enfin, de soumettre l'amendement aux voix... Du haut de la tribune, l'ancien président de l'Assemblée nationale, Philippe Séguin, a pris un certain plaisir et consacré une bonne partie de son samedi à organiser le débat sur le projet et les statuts d'un mouvement gaulliste, dont la refondation est annoncée lors des assises du RPR des 31 janvier et 1er février.

Pour la dernière étape statutaire sur la voie de cette cérémonie, les membres du conseil national le « Parlement » du RPR étaient conviés à écouter samedi le discours de leur président, avant d'engager la discussion selon une nouvelle procédure, plus démocratique et respectueuse des différentes sensibilités. Il ne s'agissait certes pas pour le RPR de conduire son premier débat, les « compagnons » s'étant à maintes reprises livrés par le passé à de belles joutes intellectuelles.

« R » ou « RPF »

Mais l'art et la manière, proches des habitudes socialistes, ou, plus précisément encore, de la pratique parlementaire, ont créé un nouveau climat, un nouveau rituel : adieu les « C'est mon avis et je pense que tout le monde le partage » lancés par un Jacques Chirac hilare, et ces conseils nationaux réglés au pas de charge par Alain Juppé. Désormais, sous la présidence de Philippe Séguin, les « compagnons » discutent, et déjà, pour la petite satisfaction de quelques-uns, pinaillent et ergotent.

Fruit d'une longue concertation, le nouveau projet et la refonte des statuts du mouvement gaulliste ont finalement été adoptés, après plus de deux heures de discussion, sans qu'aucun changement notable ne vienne modifier les textes préparés par la direction (voir nos éditions des 17 et 18 janvier). La seule décision fut de laisser aux mandataires convoqués aux assises à la fin du mois la possibilité de choisir le nouveau nom du mouvement gaulliste. S'agira-t-il toujours du Rassemblement pour la République, ou les militants opteront-ils pour le Rassemblement, ou encore, suivant l'inclinaison de leur conseil national, reviendront-ils aux sources du gaullisme, en plébiscitant le RPF, le Rassemblement pour la France ?

Le « monde imaginaire » de Jospin

Laissant à ses « compagnons » le soin d'en décider, Philippe Séguin a, pour le reste, tenu bon. Dans son long discours introductif, il a estimé que « le réalisme est une des lignes de clivage les plus fortes avec la gauche ».

« C'est toute la démarche du premier ministre, donc de son gouvernement, a-t-il expliqué, qui repose sur le refus de reconnaître la réalité, dès lors que cette réalité est gênante, incommode, et ne se laisse pas enfermer, enserrer, comprimer dans l'a priori idéologique. Dès lors, M. Jospin », a poursuivi le président du RPR, « en est réduit à se bâtir un monde imaginaire, virtuel, dont il attend qu'il soit compatible avec son dogmatisme. C'est vrai pour le passé, et il réécrit en conséquence l'histoire à sa façon. C'est vrai aussi pour le présent, dont il refuse d'admettre les données les plus évidentes et qu'il reconstitue à sa convenance. »

Ayant ainsi fustigé Lionel Jospin, Philippe Séguin, toujours au nom de ce principe de réalité, en est venu à défendre l'orientation libérale du nouveau projet du mouvement gaulliste. « A nous d'utiliser la mondialisation comme une opportunité pour notre renouveau », a-t-il lancé à ses « compagnons », sous le regard médusé d'Alain Juppé, qui a passé ces dix dernières années à tenter de convaincre le député d'Epinal des vertus du libéralisme économique...

Le même « réalisme » aurait pu conduire le président du RPR à accepter comme inéluctable le renforcement de la puissance européenne. Parfois maladroitement, mais avec beaucoup de pugnacité, Michel Barnier, l'ancien ministre des affaires européennes, a d'ailleurs tenté d'infléchir le projet présenté par la direction. Mais Philippe Séguin s'est montré intraitable, bien décidé qu'il était, samedi, à ne pas modifier un texte qui, sur ce point, peut être tout aussi bien interprété dans un sens fédéral que national. La prochaine ratification du traité d'Amsterdam et, surtout, les futures élections européennes de 1999 promettent un beau débat au sein du mouvement gaulliste...

Cet épineux sujet évacué, les textes « roboratifs », « optimistes » et « novateurs », selon Jacques Toubon, qui a d'emblée apporté « son soutien sans réserve et sans nuance à l'action conduite par Philippe Séguin », pouvaient dès lors être tranquillement adoptés. Curieusement, la nomination des secrétaires départementaux par le président n'a soulevé aucune remarque. Les amendements sur les statuts n'avaient pour objet que d'obtenir des dérogations pour les femmes, les Français de l'étranger ou les anciens parlementaires. Mais, à l'exception précitée, les élections étant désormais la règle à tous les échelons du mouvement, ce principe ne fut pas dénaturé par les membres du conseil national.

La route des assises est désormais dégagée. Philippe Séguin aura ensuite à nommer, avant le 15 février, un secrétaire général et une nouvelle direction. Samedi, seuls Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy ont épaulé Philippe Séguin lors d'une discussion, qui, si elle ne fut jamais violente, fut par moment âpre. Alignés à la tribune, les autres membres de la « direction transitoire » sont restés muets. Ce qui semble annoncer un profond renouvellement à la tête de ce mouvement, quel que soit son nom.

Encadré(s) :

Coupeurs de têtes

« D'un seul coup d'un seul, devant les Français médusés, il apparaît que Jospin a choisi la place où il devait figurer dans la galerie des portraits des dirigeants socialistes : à côté des coupeurs de têtes du congrès de Valence. Il finira par nous dire que Caïn était le premier homme de droite ! » (Charles Pasqua au conseil national.)Souveraineté durable ou définitive

D'abord, on n'y comprend goutte. C'est d'Europe qu'il s'agit. De délégation de souveraineté et de transfert de compétences. Ou l'inverse. Debout, son grand corps planté au milieu de la salle, le verbe hésitant, la voix couverte par les vociférations d'un Pierre Mazeaud qui le traite d'« analphabète », Michel Barnier s'efforce de défendre une série d'amendements. A la tribune, Philippe Séguin joue les maîtres d'école. Il gourmande, il corrige, il explique. « Il n'y a pas de souveraineté européenne dont la souveraineté nationale ne serait qu'une part de gâteau. » Applaudissements. On comprend alors qu'on ne peut « transférer des compétences » que dans le cadre de « délégations de souveraineté ». Précaires, forcément précaires. Le mauvais élève Barnier se débat encore : « Mais on a dans le passé délégué des souverainetés de manière définitive. » Devant le froncement de sourcil de Séguin, il se ravise aussitôt : « ... En tout cas durable. » Séguin approuve.

L'ancien ministre des Affaires européennes du gouvernement Juppé se jette à l'eau : « Je disais cela car je ne voudrais pas qu'on nous oppose ce texte (le projet du RPR) lorsque moi et mes amis nous voudrons ratifier le traité d'Amsterdam. » Le gros mot est lâché. Séguin tempête. Pas question de rogner la liberté de vote d'un élu du Rassemblement. Amsterdam, ratification, Chirac, Jospin... On verra le moment venu. Comme dit Pasqua, « Chaque chose en son temps. » Les élections européennes sont un an après les régionales. Barnier a retiré son amendement.

Thierry PORTES, Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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