jeudi 14 mars 1996

Chirac-Bayrou: querelle scolaire

Jacques Chirac juge trop conservatrice la politique menée par François Bayrou, qui répond: procès politique.
Ça barde pour Bayrou. Les déclarations de Jacques Chirac dans le Doubs, la semaine dernière, sur la réforme de l'école, le soin mis par le président à ne pas citer son nom ne sont que la révélation publique d'une exaspération croissante.

Jacques Chirac considère en effet qu'il avait passé commande d'un "statut de l'étudiant" - comprenant, en particulier, la remise en ordre du maquis inégalitaire des aides sociales - qu'il ne voit pas venir. Il espérait des progrès dans l'insertion professionnelle, qui reste un mal français. Il estime, enfin, que la Rue de Grenelle demeure aux mains des syndicats et que le ministre fait la part trop belle aux hiérarques socialistes. Bref, il juge que Bayrou est un "immobiliste chronique", un "conservateur", pis, un "centriste".

Ce n'est pas la première fois que les deux hommes s'affrontent. Pendant la campagne électorale, le déjà ministre de l'Education nationale ne manquait jamais de brocarder l'idée chiraquienne de référendum sur l'école. Il partageait alors le mépris de ses collègues en Balladurie pour l' "agitation", la "démagogie" de leur adversaire. Il y ajoutait la conviction personnelle qu'il était le seul, à y comprendre goutte. "Qui, à droite, connaît quelque chose à l'école?" pense-t-il encore aujourd'hui. Que Chirac ait depuis lors tacitement renoncé au référendum, voilà qui le renforce dans ses hautaines certitudes. "Ce n'est pas parce que Chirac est à l'Elysée qu'il a raison", entend-on au ministère.

Même désaccord quand le président prône de nouveaux rythmes scolaires, à la mode spinalienne chère à Philippe Séguin, avec travail intellectuel le matin, sport l'après-midi et vacances plus courtes. Bayrou juge cette réforme trop chère: 2 000 francs par élève. Plus profondément, il s'oppose à une conception de l'enseignement qui s'éloignerait du savoir pour privilégier l'activité sportive ou artistique. Il trouve que la prise en charge des enfants y serait alors trop collectiviste, et préfère la semaine de quatre jours.

Mais Bayrou n'insistera guère sur cette honorable querelle de principe. Car il ne tient pas à passer pour un "affreux réac". Le président de Force démocrate ne dissimule pas, en effet, ses hautes ambitions. Or, depuis son échec, en janvier 1994, de la révision de la loi Falloux, il sait que la question scolaire demeure explosive en France. "On ne manie pas de la nitroglycérine comme un paquet de sucre", affirme-t-il pour justifier ces débats qu'il lance et ces consultations qu'il accumule, comme Michel Rocard "ouvrait des chantiers", sans jamais les refermer. Ce temps-là s'achève, assure-t-il. Et de promettre, pour le 22 mars prochain, la "plus grande réforme de l'université qui n'ait jamais été faite".

Mais ces envolées hyperboliques confirmeraient plutôt, aux yeux de Chirac, que Bayrou oscille sans cesse entre gasconnades et pusillanimité.

Jacobins et girondins

Comme si la droite n'en finissait pas de revivre sa querelle de méthode entre chiraquiens et balladuriens, jacobins et girondins, réformistes à la hussarde et précautionneux adeptes de l'expérimentation. A l'Elysée, on est déterminé à forcer la main trop prudente du ministre: "On est dans la jungle, le président ouvre le chemin à la machette. Derrière, le Premier ministre et le gouvernement ajustent les branches." Mais Bayrou ne s'imagine pas en obscur porteur de colis. La querelle qu'on lui fait est uniquement politique, il en est convaincu. "Je suis le seul non-chiraquien du système. Le seul balladurien du gouvernement." Et, pour mieux montrer sa force (démocrate), il s'empresse de vanter l'action d'Alain Juppé, comme s'il voulait rappeler au Premier ministre qu'il demeure son seul soutien de poids à l'UDF, avec un parti uni et de bons sondages personnels. Un éloge en guise d'avertissement qui répond, non sans impétuosité, à ceux venus de l'Elysée.

Éric Zemmour

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