jeudi 21 mars 1996

Opération printemps

Notre Premier ministre veut désormais être aimé. Pour permettre ainsi à Jacques Chirac de le garder jusqu'en 1998. Un désir qui pourrait contrarier son audace réformatrice.

Il y a trois manières de subir l'impopularité: s'y complaire dans une jouissance masochiste; la retourner, pour faire de sa faiblesse une force; en souffrir orgueilleusement sans mot dire. La première manière fut celle de Raymond Barre; la deuxième, celle de François Mitterrand; la troisième n'est plus celle d'Alain Juppé.

Depuis quelques semaines, la chasse aux bonnes nouvelles est ouverte: "J'en ai marre d'être un bouc émissaire. Proposez-moi des réformes populaires", réclame-t-il à ses ministres. Culture, sport, environnement, exclusion, tout lui sera bon pour sortir de sa détestable image de comptable grippe-sou. Le souci de l'ego et celui de l'efficacité vont de pair. Trop de popularité mène à l'immobilisme (Rocard, Balladur), trop d'impopularité y conduit aussi.

En janvier, on vit un Premier ministre mal assuré de lui-même repousser d'un pied inquiet toute réforme d'envergure. Avec la fin de la conscription et une exceptionnelle présence médiatique, le président dut alors "désembourber le char de l'Etat", comme on dit fièrement à l'Elysée, et protéger son collaborateur chéri. Quand les balladuriens se rangeaient derrière leur ennemi juré Séguin, l'Elysée multiplia les leurres: Madelin, Barrot, Toubon, Balladur, Sarkozy furent tour à tour promus premierministrables. Quand Pinault lui recommanda de virer Juppé, Chirac le conta aussitôt à son Premier ministre. Quand le rapporteur général du Budget, Philippe Auberger, fut sanctionné le 7 mars par le RPR, le président lui téléphona pour lui réaffirmer qu'il garderait Juppé jusqu'aux législatives de 1998. "Il n'est pas sûr qu'une cohabitation me fasse du mal", lui jeta-t-il comme ultime argument.

Une fois majorité et observateurs convaincus, la deuxième partie de l'opération "sauvetage Juppé" pouvait commencer. L'intéressé était mûr. "L'unanimité de la détestation a ébranlé ses certitudes", explique drôlement l'un de ses proches. Bref, le mal-aimé veut désormais être aimé. Pour cela, le "psychorigide" tant décrié est prêt à faire tous les gestes qu'il faut: perdre son temps à la buvette avec les parlementaires; passer six heures (une demi-heure de plus que Chirac!) au Salon de l'agriculture; ne plus engueuler des ministres humiliés devant leurs collaborateurs; écouter sans impatience les sages conseils d'oncle René (Monory); déjeuner sans acrimonie avec oncle Edouard (Balladur); juger que Jacques Pilhan, le conseiller en communication envoyé par Chirac à son chevet, "gagne à être connu"; se laisser photographier sur les pistes de ski à Méribel; prendre un café à la table d'une rue piétonne de Caen; et même contenir le sourire ironique de celui qui n'est pas dupe de la comédie qu'il joue. Quand Juppé décide d'abandonner les habits déshumanisés d' "Amstrad", il le fait avec la rigoureuse méthode d'un ordinateur.

Il est vrai qu'il s'agit de permettre au président de le garder à Matignon jusqu'en 1998. Au moins. Telle est en effet la volonté d'un Chirac qui l'observe depuis toujours avec une affection mêlée d'identification et d'admiration: "Ah, mon petit Alain, on se ressemble beaucoup, vous savez, mais vous êtes beaucoup plus intelligent que moi", lui dit-il parfois. Alors qu'il le poussait récemment à prendre quelques jours de vacances, le président rappelait encore une fois à Juppé son originale conception institutionnelle: "Il faut vous ménager, vous êtes là pour sept ans." En revanche, les ministres sont là pour changer. Souvent.

Alain Juppé n'a jamais sous-estimé sa paradoxale puissance: "Chirac n'a pas d'autre choix que moi, assure-t-il à ses proches. Avec Séguin, au bout de six mois, ils ne se supporteraient plus." Et les autres sont "trop vieux, ou médiocres".

Mais, côtoyant Chirac depuis vingt ans, Juppé connaît bien ses brusques et imprévisibles changements de pied, qui pourraient survenir au moment fatidique où apparaîtra en pleine lumière la contradiction entre un Premier ministre rendu prudent par son nouveau désir de plaire et un président de la République toujours impatient de faire (faire) le sale boulot des réformes trop longtemps retardées.

Zemmour Eric

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