Du social à l'Europe, en passant par la décentralisation, tous, de gauche comme de droite, ont emprunté à Giscard, père de la pensée unique.
Il est parti sous des sifflets, l'air bravache, après avoir défié le sort et ses héritiers une dernière fois. A la tribune se succédaient Barre, Monory, Léotard, Madelin, Rossinot... Tous des enfants de Giscard, mais aucun qui le reconnaisse comme père. Tous ils ont mis leurs pas dans les siens, chanté, comme lui, "la France veut être gouvernée au centre", clamé leur amour du social-libéralisme (ou du libéralisme social), de la décentralisation, de l'Etat recentré sur ses fonctions essentielles ("Nous avons une Pologne en nous", disait-il au temps du communisme triomphant) et de l'Europe monétaire. Après qu'il eut créé, avec son ami Helmut Schmidt, le Système monétaire européen, son Premier ministre, Raymond Barre, affirma, sous les lazzis, qu'il n'y avait qu' "une seule politique possible". Depuis lors, Fabius, Rocard, Bérégovoy, Balladur, Juppé ont entonné le même refrain. Giscard a inventé la "pensée unique"; et personne ne s'en est rendu compte. L'homme qui s'en alla naguère sous les médiocres quolibets et la haine a humé cette fois les cruelles fragrances de l'indifférence.
Et pourtant, Dieu qu'il fut aimé, adulé même. En cette miraculeuse année 1974, il devenait président de la République à 48 ans. Sans parti, mais non par hasard. Depuis des années, cet homme seul, à l'ambition dévorante et au cerveau de surdoué, avait tout deviné, senti, pressenti de la France d'aujourd'hui - son besoin irrépressible de modernité, de jeunesse, de décontraction, de liberté; son désir de retrouver un second souffle aussi, après avoir trop longtemps respiré l'air raréfié des hauts plateaux gaulliens. Comme le Général, Giscard pensait que la France était trop petite pour lui. Mais alors que l'homme du 18 Juin s'efforçait de la hisser à son niveau, Giscard, la jaugeant épuisée par l'effort, estima qu'être un grand d'Europe et une "grande démocratie moderne" parmi d'autres suffirait à son bonheur.
La France "puissance moyenne", c'est lui. "1% de la population mondiale", c'est lui. Le "grand corps central" aussi. A la fois pour l'économie de marché et pour une impeccable protection sociale. A l'étranger, il serait passé pour un honnête social-démocrate. En France, à droite comme à gauche, le mot était alors une insulte. Heurs et malheurs d'un progressiste à la française: la droite ne lui pardonnera jamais d'avoir libéralisé l'avortement; et la gauche lui en voudra toujours d'être un grand bourgeois. La droite s'apercevra un peu tard qu'il avait sacrifié les entreprises au choc pétrolier; et la gauche rétablira l'équilibre aux dépens des salariés.
"C'est un courant alternatif"
Mais Giscard avait, le temps d'un printemps, coalisé les fantasmes de deux générations: la sienne, qui, dans les années 50, ne rêvait que d'Amérique, grands espaces et grosses voitures, JFK et Jacqueline Bouvier; et celle de 68, pour laquelle le "grand soir", réclamé avec frénésie, était d'abord le libre accès au dortoir des filles de l'université de Nanterre. La fin de règne de De Gaulle avait beaucoup ressemblé à celle d'un Louis XIV vieilli, avec tante Yvonne dans le rôle de Mme de Maintenon. Tout le pays appela donc bien-aimé ce plaisant Louis XV qui osait mettre à bas l'ordre moral gaullien.
Il ne s'arrêta pas là. En offrant aux parlementaires la possibilité de saisir le Conseil constitutionnel, il jetait le loup judiciaire dans la bergerie jacobine de la Ve République. En annonçant, dans son discours de Verdun-sur-le-Doubs, qu'il ne quitterait pas l'Elysée en cas de victoire de la gauche aux élections législatives de 1978, il préludait aux délices et aux poisons de la cohabitation. En morcelant l'ORTF, il rendait inévitable la future privatisation de TF 1, et libérait le pouvoir médiatique.
Mais si l'esprit est toujours grand, l'homme est souvent petit. Ceux qu'il a faits lui doivent tout, à vie, et ne peuvent rien attendre de sa part, si ce n'est l'honneur d'avoir travaillé avec lui. Ceux qui marchent sur ses brisées sont impitoyablement chassés et éliminés: Barre, Balladur. Et tant pis si l'emporte alors l'adversaire de toujours, Mitterrand, puis Chirac! Giscard ou le scorpion de la fable, ne pouvant s'empêcher de piquer mortellement la grenouille qui l'a pourtant hébergé, quitte à couler avec elle au fond de la rivière.
Giscard n'a pas de petites ni de grandes querelles. Il n'a que des affaires personnelles. Malheur à celui qui lui a manqué. Dans un mélange indicible de cynisme et de naïveté, de morgue et de sensiblerie, de panache et de ridicule, il endosse successivement les costumes de visionnaire de la planète et de petit apparatchik rancunier: "C'est un courant alternatif, note pertinemment Jean-Pierre Raffarin. Il lui faut donc un transfo."
Longtemps, ce transfo s'est appelé Michel d'Ornano. Mais quand le maire de Deauville meurt dans un accident, Giscard doit tout faire seul. Court-circuit garanti. Il libère alors les haines inexpiables de tous ceux qu'il a toujours fascinés et qui choisissent de l'affronter pour exister enfin à ses yeux dédaigneux: une armée des ombres se ligue donc derrière Léotard et Bayrou. Depuis quinze ans, cette génération s'est usée en l'usant. S'est empêchée en l'empêchant. Jusqu'à l'affrontement final. Lors de l'ultime bureau politique du 20 mars dernier, Giscard, furieux de l'hommage que personne ne lui a rendu, les larmes aux yeux, jette avec un furieux mépris: "Je ne suis pas dans des affaires judiciaires comme la plupart d'entre vous."
Désormais, son aversion pour Bayrou, qu'il tient pour la tête du complot, a supplanté celle qu'il éprouvait autrefois pour "Léo". Avec mélancolie, il se souvient de cette prédiction du général de Gaulle: "Giscard, vous avez tort de vous appuyer sur le centre. Le centre vous trahira."
Aujourd'hui, il a lui-même aidé Chirac à s'installer à l'Elysée, et les chefs du RPR tiennent un discours européen auquel il ne peut qu'applaudir. Alors, pour quoi l'UDF? Pour qui? A défaut de revenir à l'Elysée, il avait, un temps, caressé le rêve de laisser en héritage une "CDU à la française". Depuis que Bayrou et Léotard ont repris l'idée, il songe que Madelin est un bien meilleur héritier, qui pourrait, en rompant avec ses adversaires, briser l'UDF pour redonner vie aux Républicains indépendants d'autrefois. Que l'avenir est là, au coeur d'une société française dont il a senti, avant tout le monde, le lent virage à droite. Et puis, peu importe! Après tout, il n'a que 70 ans. Il n'ira décidément jamais au Conseil constitutionnel, dont il est pourtant membre de droit. Le Conseil, c'est pour les vieux. Il demeurera à jamais le plus jeune président de la République du xxe siècle.
La cohabitation
Giscard, le premier, en avait accepté explicitement l'idée, en 1978.
Edouard Balladur l'a théorisée, puis pratiquée.
Le centre
Giscard disait que la France voulait être gouvernée au centre.
François Bayrou rêve de forger un parti de gouvernement de centre droit aussi fort que la démocratie-chrétienne allemande.
L'orthodoxie budgétaire
Giscard, avec Barre, l'a imposée. Laurent Fabius est, lui aussi, un adepte du principe selon lequel on ne peut pas durablement dépenser plus qu'on ne gagne.
La monnaie unique
Giscard l'a toujours voulue. Lionel Jospin, qui nourrissait quelques doutes sur le traité de Maastricht, vient de réaffirmer la volonté du PS de réaliser l'euro.
L'Europe
Giscard en a fait son grand dessein. Une ambition désormais affichée par Jacques Chirac, qui s'affirme comme un européen convaincu.
Zemmour Eric
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