vendredi 5 décembre 1997

Le Pen : « Le Front national n'a pas d'ennemis... »

Omniprésent dans les débats sur l'immigration


Jean-Marie Le Pen, « officiellement candidat à la présidence de la région Paca », revient sur les débats qui occupent l'Assemblée. Tout en admettant que « l'assimilation n'est impossible pour aucun individu », il estime qu'« elle l'est pour des communautés qui se reconnaissent comme telles et ne nous considèrent plus comme des modèles moraux ». Entretien.

LE FIGARO. Lionel Jospin a, devant le Conseil représentatif des institutions juives de France, prévenu la droite contre les « alliances perverses » qu'elle pourrait nouer avec vous. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Marie LE PEN. Ce n'était pas la première fois. L'année dernière déjà, son prédécesseur, Alain Juppé, avait passé cet « examen de passage obligé », comme dit l'un de vos confrères du matin, sans se rendre compte qu'il confirme ainsi ce que nous disons depuis des années. Je trouve étonnant que l'on fasse porter à la communauté juive la responsabilité des actions contre le Front national. Je crains que les responsables de la communauté juive entraînent celle-ci, sans son accord, dans une bataille sur un terrain politique qui n'est pas le sien. On craignait jadis l'influence de Rome sur la vie politique française. Il ne faudrait pas que l'on redoute aujourd'hui l'influence de Jérusalem. Cela me choque d'autant plus que le Crif n'est pas une organisation apolitique, qu'elle est si évidemment de gauche que lorsque M. Netanyaou vient en France, il se rend à l'invitation de sa rivale de droite.

L'Assemblée nationale vient d'adopter le nouveau droit de la nationalité. Pourquoi y êtes vous hostile ?

La question de la nationalité est très directement liée à la question de l'immigration : ce sont les facilités d'acquisition de la nationalité et leur automatisme qui aggravent d'autant le phénomène de l'immigration.

Vous connaissez notre doctrine : la nationalité française, cela s'hérite ou cela se mérite. On y accède de deux façons : la filiation et la naturalisation.

Le droit du sol n'est-il pas cependant une tradition française qui remonte à l'Ancien Régime, et a été conservée par la République ?

Il y a avait un droit du sol, mais il n'y avait pas d'étrangers en France. Le droit du sol se confondait avec le droit du sang. Le droit du sol fut directement lié à la conscription, au lendemain de la guerre de 1870. On s'est tourné, en somme, contre les immigrés en disant : il n'y a pas de raison que ces gens qui viennent travailler en France ne soient pas astreints à servir sous les drapeaux. Il faut donc qu'ils aient la nationalité française.

Certains observent que la France a pu dans un passé récent assimiler les Espagnols, les Polonais, les Italiens, venus travailler chez elle. Pourquoi, disent-ils, n'en serait-il pas de même pour les immigrés actuels ?

Ces immigrations étaient de dimension modérée comparées au volume des flux migratoires d'aujourd'hui. Les flux migratoires désormais possibles sont colossaux, venant de pays où les populations sont déjà de l'ordre du milliard, pour ne parler que de la Chine et de l'Inde. Prenez trois ensembles comme la Turquie, l'Iran, le Maghreb : soixante millions chacun aujourd'hui, cent milions dans vingt ans. Si, dans ces pays, il n'y a pas une croissance économique favorable, tout naturellement, leurs populations viendront renforcer les colonies étrangères qui se trouvent dans notre pays. Alors, quand ces colonies génèrent à la fois le chômage et l'insécurité, le désordre et le déséquilibre, le peuple français est en droit de se proclamer en danger de mort.

Vous parlez de colonies étrangères. L'assimilation est-elle impossible ?

Elle n'est impossible pour aucun individu. Mais elle l'est pour des communautés qui se reconnaissent comme telles et qui, éthiquement parlant, ne nous considèrent plus comme des modèles moraux.

Vous avez depuis des années évoqué les problèmes de sécurité. Pour la première fois, un gouvernement de gauche reconnaît l'ampleur de la question et promet de s'y attaquer. Prenez-vous ces engagements au sérieux ?

Ce qui se passe actuellement dans les banlieues, dans les autobus par exemple, me rappelle l'Indochine ou l'Algérie. On met d'abord deux gars, puis trois. Puis deux motards. Mais qui va garder les deux motards ? On ouvre la route avec une patrouille, puis une section, et après une compagnie, puis un groupe mobile. Ce sera comme ça. Tant qu'on ne s'attaquera pas aux causes mais aux conséquences. On a déjà vécu ça. Alors, on confie la police aux plus durs et asociaux d'entre eux. C'est comme si on avait confié la police de Chicago à Al Capone !

Valéry Giscard d'Estaing et François Bayrou ont demandé un référendum sur la nationalité. Les approuvez-vous ?

Ces bonnes idées viennent bien tardivement à l'opposition parlementaire. Nous sommes en période électorale et ils essayent de récupérer quelques voix dans la besace du Front national. C'est une manoeuvre d'esquive. C'est SOS Bayrou. Il y a vingt ans que nous demandons un référendum. Banco, faisons-le. On sait à l'avance qu'il y aura 70 % pour le droit du sang. C'est pourquoi il n'y aura pas de référendum. C'est comme pour la peine de mort : l'opinion du peuple est respectable quand elle correspond à celle des députés. Quand elle ne correspond pas, il faut changer le peuple.

Trois députés RPR se sont abstenus sur l'amendement de Jean-Marie Le Chevallier relatif à la suppression du droit du sol. Convictions ou tactique ?

Ce peut être des convictions.

Pensez-vous que le comportement pugnace de la droite parlementaire va faire revenir vers elle des électeurs qui sont partis au FN ?

Tout cela est voué à l'échec : la dynamique des mouvements politiques ne tient pas aux volontés ni aux velléités des hommes politiques. A la limite, s'ils étaient opportunistes ou réalistes, ils colleraient au discours du FN dans l'espoir que, arrivés tard à la soupe, ils puissent en avoir quelques cuillères. Mais continuer à diaboliser le Front national en espérant pouvoir reconquérir ses électeurs, c'est n'avoir strictement rien compris au mécanisme de formation de l'opinion.

Si la dynamique politique est de votre côté, la droite aurait donc bien tort de s'allier avec vous...

Oui, mais, pour eux, aux cantonales, c'est de cette alliance que dépendra leur élection ou leur défaite !

Aux régionales, il n'est pas question d'alliances. Les élections ont lieu à la proportionnelle. Il s'agira en revanche de constituer des majorités à l'intérieur de chaque conseil régional.

Quelles consignes donnerez-vous à vos élus ?

Nous respecterons le scénario démocratique. Il y aura des résultats, région par région. Ils désigneront la formation de tête, avec mission de dégager une majorité. C'est à partir de ces résultats que nous élaborerons notre réponse, selon les programmes, forcément de compromis, que proposeront les candidats à la présidence de la région.

Ces élections doivent-elles contribuer à « assécher le marigot » (de la droite RPR-UDF) ?

Ce sont les électeurs qui vont l'assécher, ce n'est pas nous. Nous ne voulons pas assécher nous-mêmes le marigot, et d'ailleurs cette formule n'est pas l'expression d'une ligne politique. Le Front national n'a pas d'ennemis sauf ceux qui lui déclarent la guerre.

Aux élections cantonales, si nous avons des candidats en position d'être élus, il est possible que nous passions des conventions de désistement avec des candidats qui ne sont pas éloignés de nous, de façon à faire entrer les élus du Front national dans les assemblées de la République. Mais il n'y a aura pas d'accord national entre le FN et d'autres formations.

Vous mêmes serez tête de liste du FN dans les Alpes-Maritimes. Si vos listes arrivent en tête dans l'ensemble de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, briguerez-vous la présidence de la région Paca ?

Je suis officiellement candidat à la présidence de la région. J'assumerai donc cette responsabilité. J'ai en face de moi des personnes qui ont déjà préjugé du résultat des élections, en disant : nous ferons tout pour empêcher Le Pen d'être président de la région. Cela veut dire qu'ils feront le front républicain, qui va au-delà du front populaire : les socialo-communistes, le RPR, et l'UDF. Nous verrons bien. Ce ne sont là que velléités, car les élus sont des personnalités individuelles. Comme partout dans le pays, cela dépendra beaucoup des résultats. Si c'est une déroute de la droite, il n'est pas exclu qu'un certain nombre de ses élus considèrent que la page est tournée et que désormais ce n'est plus l'UDF ni le RPR qui ont mission de conduire les nationaux, mais le Front national. Le Front national n'a jamais dit qu'il gagnerait seul, qu'il avait une vocation exclusive à sauver le pays. Il dit : « Nous avons des analyses, nous avons un programme qui sont cohérents, mais si des personnalités, voire des formations, considèrent que ce programme correspond à la nécessité du moment, tout naturellement le Front national se portera en tête de la manoeuvre.

Quel est, selon vous, le seuil de voix à partir duquel votre parti sera dans cette situation idéale pour lui ?

Je ne crois pas que ce genre d'estimation soit intéressante. Cela dépendra aussi du score des socialo-communistes. Je crois, j'espère que nous obtiendrons plus de 20 % des suffrages. Pour qu'il y ait un véritable ébranlement, il faudrait que nous soyons dans cette zone.

Finalement, le Front national n'est-il pas une machine à pérenniser la gauche au pouvoir ?

Ceux qui pérennisent la gauche au pouvoir, c'est l'opposition parlementaire, qui a exclu le Front national. En 1988, quand Mitterrand a été réélu, pour éviter que les socialistes aient la majorité à l'Assemblée nationale, nous avions appelé à voter au second tour des élections législatives pour les candidats RPR et UDF. Nous en avons été largement payés d'ingratitude et d'humiliation.

Olivier POGNON et Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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