mardi 2 décembre 1997

Glissements de lignes

Le piège était presque parfait. Si la droite ne disait rien, elle était morte ; si elle parlait, elle mourrait aussi. Alors, pourquoi se taire ? Un débat s'achève, celui sur la nationalité ; un autre va s'ouvrir, sur l'immigration, comme deux « batailles »... parlementaires qui s'enchaînent, sans qu'un vainqueur ne s'impose. Mais la droite a échappé de justesse à une manoeuvre d'encerclement qui aurait détruit ses dernières troupes.


D'abord, Jospin fait donner Chevènement. La République, l'assimilation, la France éternelle, « La Marseillaise », les flics dans les bus et les jeunes « barbares » dans les maisons de correction. La droite tressaille, Jean-Louis Debré applaudit, les gaullistes s'inclinent. Et puis, hasard ou nécessité du calendrier parlementaire, c'est Elizabeth Guigou qui ouvre les hostilités.

Pour la droite, cela ne tombait pas si mal. Après ses pudeurs sur les emplois Aubry, l'opposition s'était résolue à s'opposer. « L'opposition de conscience est impuissante, seule est l'opposition systématique », disait déjà Chateaubriand. Avec Elizabeth Guigou, rien de plus facile, rien de plus convenu ; rien de plus factice aussi.

Tergiversations

La gauche porte depuis trente ans une image sulpicienne de l'immigré devenu symbole révolutionnaire quand le prolétariat français est devenu à ses yeux le « beauf ». La droite tergiverse depuis vingt ans entre les revendications patronales et sa conception de la nation, entre ses intérêts électoraux et les injonctions médiatiques. Pour soigner sa schyzophrénie, elle se réfugie dans la lutte contre « l'immigration clandestine », quand elle sait bien que le problème n'est pas là.

Alors, va pour la « générosité » contre « la fermeté », « l'antiracisme » contre « la fierté d'être français ». Va pour Platini, Adjani, Montand, et Tigana, le même quarteron d'intégrés idéaux depuis quinze ans. Pourtant, en quinze ans, tout a changé : l'Europe de Schengen, la suppression de la conscription, la mort de Foccart et de « l'Afrique de papa », la chute du mur de Berlin et les prix des vols internationaux. Mais quoique les uns et les autres fassent ou disent, la droite reproche toujours à la gauche « d'ouvrir les vannes de l'immigration » ; et la gauche accuse la droite de « chasser sur les terres du Front national ».

Mais, justement, pour une fois, c'était le Front national qui venait sur les terres de la droite. Qui était l'original et qui était la copie ? La droite avait-elle perdu ses électeurs parce qu'elle avait osé reprendre des thèmes chers au FN, ou avait-elle été lâchée par les siens parce qu'elle avait abandonné ses positions sous la mitraille médiatique ? Combat-elle mieux l'extrême droite en supplétif de la gauche dans un combat antifasciste, ou en droite ratissant le plus à droite possible ? Ces questions sous-tendaient l'activisme des députés de l'opposition. La spectaculaire montée au créneau du leader centriste, François Bayrou, prouve avec éclat que l'avenir de la droite est à droite. Mais qu'en pensait-on en dehors du bocal parlementaire, dans la vraie vie, dans les banlieues ? La droite, après Pasqua et « l'immigration zéro », après Giscard et « l'invasion », après Debré et les « charters », est-elle encore crédible ? Le FN, avec l'arrogance d'une équipe de foot qui joue à domicile, est convaincu qu'il est trop tard. La droite, elle, lui rétorque que les socialistes ne sont au pouvoir que par la grâce du Front national.

Couleuvres

Ce retour du clivage traditionnel a causé aussi des dégâts à gauche. D'abord, chez ceux que l'on appelle avec commisération au ministère de l'Intérieur, « la petite gauche ». Les pétitionnaires, les cinéastes, le Gisty, le professeur Schwarzenberg et Noël Mamère. Tous ceux qui voulaient le droit du sol intégral, les partisans du rêve américain, qui confondent la France et l'Australie. Mais leur adversaire favori, Jean-Pierre Chevènement, ne sort guère en meilleur état. Lui, le républicain farouche, a dû avaler quelques couleuvres, comme cette acquisition de la nationalité française à treize ans, sur demande des parents, même irréguliers, en guise d'assurance tous risques contre l'expulsion. Et puis, on va découvrir dans les jours qui viennent que son texte sur l'entrée et le séjour des étrangers n'est pas un modèle de rigueur, que le regroupement familial est étendu démesurément, ainsi que le droit d'asile. Que la souveraineté de l'Etat, dont il est si faraud, va céder une fois de plus devant le droit international et l'agitation médiatique. Mais Chevènement sait qu'en politique, tout est rapport de forces. Il sait que le premier ministre l'a installé place Beauvau pour « s'occuper des gauchistes ». Ce qu'il a fait.

Mais Jospin n'est pas seul. Il y a aussi un gouvernement, il y a Guigou, Aubry, Voynet. Il y a Hue et les Verts. Il y a les rocardo-deloristes qui pullulent dans les cabinets ministériels, tous « ces chrétiens qui agissent sur les conséquences mais jamais sur les causes », comme on dit avec dépit place Beauvau. Et, comme directeur de cabinet du premier ministre lui-même, n'y a-t-il pas Olivier Schrameck, celui-là même qui combattit, auprès du président du Conseil constitutionnel, Robert Badinter, ces lois Pasqua que Jean-Pierre Chevènement voulait conserver ?

En ce temps-là, lorsque la droite légiférait, la gauche la menaçait du Conseil constitutionnel. Aujourd'hui, la droite menace la gauche du peuple. Lancée par Giscard, cette idée du référendum, reprise par Bayrou et Madelin, prouve avec éclat le renversement historique qui s'est opéré. Désormais, quand on parle d'immigration, la gauche se pare des atours du droit, tandis que le peuple s'inscrit résolument à droite.

Certains chiraquiens aimeraient que le président de la République reprenne l'idée au vol. Mais, pour l'instant, Chirac se tient coi. Crainte de monter les Français les uns contre les autres ? Peur de faire le jeu du Front national ? Convictions antiracistes ? On ne sait.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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