vendredi 13 mars 1998

Provence-Alpes-Côte d'Azur : le pari risqué de Léotard

L'état des forces dans les régions avant les élections du 15 mars


Qui sera le prochain président de la région PACA après douze ans de mandat assumé par Jean-Claude Gaudin ? Les sondages les plus récents ne font état d'aucune déferlante, ni pour la droite ni pour la gauche. Même si les derniers chiffres rendus publics donnent un léger avantage à la gauche, la prudence des organismes de sondage confirme simplement ce que l'on sait déjà : les listes RPR-UDF et celles de la gauche plurielle finiront au coude à coude et la victoire se jouera au siège près. Quant au Front national, les sondages lui prédisent un « léger tassement », en dépit du frémissement perçu sur le terrain.

Un tiers Vauzelle, un tiers Léotard, un tiers Le Pen.

Et l'inévitable quatrième tiers... le pastis. Tout est possible selon l'ordre d'arrivée des trois grandes écuries : s'il s'agit de François Léotard ou de Michel Vauzelle, aucun problème, celui qui arrivera en second se retirera en vertu d'un « pacte républicain » d'ores et déjà scellé pour « barrer la route au Front national ». Mais, si d'aventure Le Pen devançait Léotard, un certain nombre de conseillers RPR, en particulier azuréens, pourraient se désolidariser de leurs camarades UDF et porter le président du FN ou bien un élu RPR, à la présidence de la région, reléguant ainsi dans l'opposition le couple UDF-gauche plurielle.

Déjà, les amis de Jean-Marie Le Pen se disent prêts à « échanger » un soutien de la droite en PACA contre un coup de main du FN aux listes RPR-UDF dans le Nord ou en Picardie. Hypothèse improbable ? Certes. Mais une double inconnue brouille les cartes : d'abord, ces élections régionales ne suscitent que peu d'engouement au sein de la population provençale et il y a gros à parier que les abstentionnistes seront nombreux.

Ensuite, la perspective d'un combat à fleurets mouchetés entre Léotard et Vauzelle a suscité de nombreuses dissidences, tant à droite qu'à gauche. Selon que ces listes « concurrentes » obtiendront plus ou moins de 5 % des suffrages, elles peuvent fournir un appoint décisif lors de l'élection du président, surtout si le résultat du 15 mars est serré. A droite, on se souvient des réserves exprimées naguère sur l'opportunité de la candidature de Léotard par le RPR Renaud Muselier. les listes de Villiers, dites de « concurrence positive », conduites par l'ex-RPR Hervé Fabre-Aubrespy dans les Bouches-du-Rhône, ne contribuent pas à cimenter l'union de la droite classique.

« Il n'y a pas photo »

Force est d'admettre que Jean-Claude Gaudin lui-même, dans la coulisse, n'a qu'un seul poulain, Jean-François Mattei, et que s'il a choisi Léotard c'est simplement parce que « sur le plan de la notoriété, entre Léo et Mattei il n'y a pas photo ». Le maire de Marseille a en outre fort peu goûté « l'autodésignation » de Léotard à la fin de l'été dernier, tant et si bien que la mécanique bien huilée de l'UPF, qui s'était opposée avec succès en 1992 aux deux mastodontes Tapie et Le Pen, s'est un peu grippée au fil du temps. L'entregent d'un Léotard ne fait pas oublier les galéjades et la démagogie bon enfant de Gaudin.

Curieux combat où les arrière-pensées sont d'autant plus nombreuses que cette élection peut en cacher une autre et que les amis les plus proches de Léotard ne sont pas forcément ceux qui ferraillent le plus pour lui fournir une nouvelle légitimité...

Cela ne va guère mieux au sein de la gauche très plurielle qui se voit concurrencée par quatre listes : trois listes écologistes et la liste « Priorité Provence » dite de « concurrence pragmatique » conduite par Lucien Weygand, président du conseil général socialiste des Bouches-du-Rhône. Pour être élu président, Michel Vauzelle sera peut-être obligé de passer sous les fourches caudines de Weygand qui se sent très à l'aise dans son rôle, d'inspiration vigouriste, de vitupérateur d'appareils.

Mais, pendant toute cette campagne, le champion de la gauche plurielle a dû aussi surveiller les agissements d'une fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, dirigée par François Bernardini, ennemi juré de Weygand, qui n'a accepté la désignation du maire d'Arles comme tête de liste que faute de mieux. Un vrai pastis...

Encadré(s) :

Un trio déconcerté

Ils ont cherché un beau combat. La campagne est restée morne. Ni le socialiste Michel Vauzelle ni le libéral François Léotard ne sont parvenus à creuser l'écart pour s'imposer en successeur de Jean-Claude Gaudin. Tandis que Jean-Marie Le Pen paraissait s'ennuyer ferme.

Il est des campagnes qui vous prennent à la gorge. D'autres qui vous tombent des mains. Il y a six ans, entre Gaudin-Tapie-Le Pen, on s'étripait, on s'injuriait, on se menaçait. Avec Vauzelle-Léotard-Le Pen, on s'est civilisé. Mais on s'est aussi beaucoup ennuyé. Seul rescapé, le président du Front national a traîné partout une visible lassitude. Comme d'Artagnan avait la nostalgie de Richelieu, Le Pen regrette Tapie. Dans ses costumes de coupe élégante, il ressemble davantage à un touriste aisé en goguette sur la Riviera qu'à un candidat battant le pavé électoral. Bien sûr, il embrasse les petites filles qu'on lui présente. Bien sûr, il chante avec les vieilles dames : « Non, nulle Bretonne n'est si mignonne à voir. » Bien sûr, il lance ses blagues de potache : « Ah ! ce pupitre fait très Clinton, mais sans Mlle Lewinski. » Et se moque du « docteur Léotard. Je l'appelle ainsi car il est docteur honoris causa de l'université de Haïfa ». Mais sans plaisir, sans passion, sans hargne.

Guerres de salon

La région, le Pen s'en moque. Le département itou. Seul l'intéresse le message national qu'il peut porter à des médias. « Je ne fais pas que les choses dont j'ai envie. » Le Pen est là par devoir. Devoir de chef qui entend le rester, et montrer à ses ouailles, dont certains préparent déjà fébrilement sa succession, que le temps de Bruno Mégret qui accumule à un rythme stakhanoviste meetings et réunions n'est pas encore venu.

Ce dédain souverain a décontenancé François Léotard. Il était parti pour un combat sabre au clair, droite républicaine contre extrême droite, armure contre armure, valeurs contre valeurs. Un combat exemplaire et rédempteur. Son débat télévisé, où aucun des deux boxeurs ne céda sous les coups même les plus bas, fut une exception, pas un symbole. Privé de la « mère de toutes les batailles », Léotard dut, de surcroît, subir un vent contraire, celui de politique nationale qui poussait les socialistes sans qu'ils y soient pour grand-chose. En deuxième partie de campagne, il réorienta donc ses attaques vers la gauche. Sans férocité ni complaisance. Plus didactique que lyrique. En chantre de l'identité provençale contre le dirigisme parisien des socialistes. En girondin libéral hostile à une gauche plurielle singulièrement jacobine. « Ne mettez pas des clones de M. Jospin à la tête des régions françaises », exhortait-il les électeurs à Toulon, à quelques jours du scrutin. Frustré de son combat contre le FN, et de tout débat sur la décentralisation lui qui n'hésite pas à parler de fédéralisme ébranlé par les deux derniers sondages publiés qui le donnent perdant, Léotard aura eu au moins la satisfaction de faire une campagne selon son coeur et ses convictions : parité homme-femme, renouvellement, rajeunissement. Et « étanchéité par rapport au Front national pour enlever son seul argument de campagne à la gauche ».

Mais la gauche se moque bien de la rigueur morale du président de l'UDF. Le Front national est son atout maître, elle n'entend pas l'abandonner. Le FN est son « ennemi », dit-elle ; la droite, seulement « son adversaire ». Subtile gradation déclinée par une Elisabeth Guigou ou un Michel Vauzelle sur le ton de commisération du médecin qui ne veut pas affoler la famille d'un moribond. « La tentation lancinante de la droite est l'alliance avec le FN. Gaudin, Léotard, nous les croyons, mais ils n'osent pas dire que personne ne fera alliance avec le Front national », distille l'une avec une suave délectation. Et l'autre de conclure tout naturellement que le « seul rempart républicain contre le Front national, c'est la gauche ». Le tour est joué. Et Léotard étouffé.

Déjà, en 1992, Bernard Tapie pressait Jean-Claude Gaudin de ne pas lui boucher l'horizon dans son combat à mains nues avec Le Pen. Vauzelle, Guigou, Bianco ont des manières qui font ressembler Tapie à un sauvageon de banlieue. Mais il est des guerres de salon tout aussi cruelles que des combats de rue. La stratégie est la même. Faire de la droite le supplétif d'un combat moral contre le FN. Pour mieux s'en débarrasser ensuite. Dans ce jeu à trois, le Front national tient son rôle avec jubilation : « Face à nous, explique benoîtement, le maire de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, « il y a une gauche à trois têtes : Vauzelle, Weygand, Léotard ».

« Faire le ménage »

Pour Michel Vauzelle, c'est pain bénit. La campagne avait pourtant fort mal commencé. Homme seul, descendu de sa mairie d'Arles dans l'arène phocéenne sans troupes, il fut contraint de composer avec la fédération socialiste tenue d'une main de fer par le « parrain » Bernardini. Cent fois, Vauzelle a menacé de tout quitter. Cent fois, il a pris soin de ne pas être sur les mêmes photos que les membres du « syndicat ». Cent fois, il a craint que ses « amis » ne le débarquent. Cent fois, les jeunes socialistes ont crié « Vauzelle président » pour éviter tout coup fourré. Cent fois, Vauzelle a répondu aux questions des journalistes sur la liste dissidente de Lucien Weygand. Cent fois, il a rêvé de « faire le ménage », remettant à plus tard « quand je serai président de Région ». Cent fois, il s'est dit : « C'est déjà extraordinaire que je sois candidat. » Il a ravalé sa colère, contenu son humour pince-sans-rire, et joué d'humilité et de fausse modestie : « Léotard est un peu fatigué, Le Pen, ce serait la honte, il ne reste hélas que Vauzelle. »

Cet ancien ministre de François Mitterrand, qui a fait ses classes au cabinet de Chaban-Delmas, n'a rien d'une bête de scène comme on les aime au pays de l'OM. Même quand il attaque Léotard, il le fait avec une réserve digne du Quai d'Orsay : « Vous croyez voter pour Marseille, vous votez pour Port-Fréjus. » L'humour anglais a du mal à enthousiasmer les foules méditerranéennes.

Quelques jours avant le scrutin, Elisabeth Guigou présente déjà Michel Vauzelle comme « le prochain président de la Région ». Juchés sur les épaules de Lionel Jospin, les socialistes ne doutent plus de leur victoire. François Léotard tient ses derniers meetings, serre ses dernières mains, et se rappelle, pour se donner du courage : « En 14 élections sur mon nom, je n'ai jamais perdu », sous les encouragements du président sortant Jean-Claude Gaudin qui, à grands coups d'accent, de clins d'oeil forcés et de bons mots, tente encore de renverser la vapeur : « Pour faire provençal, Vauzelle est obligé d'acheter des chemises camarguaises de Christian Lacroix. » Pour conjurer le destin, il lance une dernière fois : « Comme je serais heureux d'offrir le flambeau du succès à François. »Weygand, les moutons et les crocodiles

Le président du conseil général des Bouches-du-Rhône est entré en dissidence et jubile à la perspective de se retrouver, demain, en position charnière.

C'est Maurice Biraud dans Le Cave se rebiffe, réécrit « avé l'accent » par Pagnol. Lucien Weygand en a assez. Qu'on le présente toujours comme un marchand d'articles de pêche. Que François Bernardini, le patron de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, veuille s'installer dans son fauteuil de président du conseil général. Que la Rue de Solferino n'ait pas imposé son nom comme candidat aux prochaines sénatoriales. Qu'on lui ait proposé de l'inscrire sur la liste des européennes, alors que selon la rumeur complaisamment colportée par ses ennemis « il veut s'amuser à Paris comme les copains ». Que Michel Vauzelle n'ait pas eu « le courage » de s'allier à lui pour affronter enfin « le parrain Bernardini ». Qu'on l'appelle « Lulu ».

Alors, il a décidé de faire payer à tous leur voracité ou leur couardise. En montant une liste dissidente dans les Bouches-du-Rhône. Qui risque de « casser la dynamique de la gauche plurielle », craint Michel Vauzelle en montrant du doigt « l'homme qui voulait être sénateur ». « Qui pourrait ouvrir une porte au Front national », lui glisse un électeur sur le marché d'Aix-en-Provence. Weygand n'en a cure. Avec son oeil bleu qui pétille, sa petite voix nasillarde, il arbore un petit sourire satisfait : « Et moi, je crois qu'on ratisse plus large. »

Pêche à la mouche

Nul ne le sait. Mais Weygand a montré sa capacité de nuisance : « Je leur ai dit : vous avez voulu égorger le mouton. Mais Deferre m'appelait le crocodile. C'est plus dur d'égorger un crocodile. »

Pourtant, ses adversaires ne le prennent toujours pas au sérieux : « Lucien Weygand est un homme très séduisant qui connaît les bons endroits pour pêcher », se moque, pince sans rire, Michel Vauzelle. Le président du conseil général est en effet un grand pêcheur devant l'éternel. « Je n'aime que la pêche à la mouche », précise-t-il, qui « ne blesse pas le poisson. On peut le rendre à l'eau si on veut. Je ne suis pas un prédateur, mais un joueur ».

Un joueur hédoniste capable de rater l'investiture socialiste en mai 1981 pour passer 15 jours à pêcher en Irlande. Un joueur qui perd parfois de peu, comme aux municipales de 1995, contre Jean-Claude Gaudin. Un joueur qui sait lui aussi se parer des grands principes : « Entre la fédération de Bernardini et moi, c'est la vieille querelle traditionnelle à gauche entre le parti et les élus. Qui doit diriger ? Moi, quand j'ai adhéré à la SFIO, c'est justement parce que je refusais la conception bolchevique du Parti communiste. »

Sans sourciller

Entre Bernardini et lui, c'est une vieille histoire faite d'incompréhension et de détestation même pas cordiale. Avec Vauzelle, c'est plutôt de l'amour déçu. Le président du conseil général aurait bien aimé contracter l'alliance des élus contre le puissant apparatchik. Mais Laurent Fabius a défendu à Paris « sa » fédération des Bouches-du-Rhône. Michel Vauzelle s'est mollement défendu. Et François Hollande a laissé faire.

Depuis, Weygand tape sans sourciller : « Vauzelle est une création de Bernardini et de Coppola (secrétaire de la fédération communiste). Vauzelle avait d'abord dit qu'il ne voulait pas de mis en examen sur sa liste. Et puis, il a cédé. »

Weygand s'amuse. Weygand jubile de voir les sondages frôler les 10 % de voix dans le département des Bouches-du-Rhône. Weygand rêve d'une position « charnière »

Mais, on voit mal Weygand, malgré son amitié pour Gaudin, ramener ses voix à Léotard. Alors, un coup pour rien ? Non, car Weygand peut avoir besoin, le 27 mars prochain, du soutien de la droite (et des communistes) pour contrer l'offensive socialiste conte sa présidence du conseil général ! S'il contemple ça de là-haut, Deferre pourra être fier de Lulu. Pardon, du crocodile.Sur France 2

Le mouvement des chômeurs à Marseille, « Sophia Antipolis », le théâtre de la Criée, les coupeurs de roseau en Camargue, les îles au large de Marseille seront les dossiers traités aujourd'hui, au cours du journal de 13 heures de France 2, présenté par Patrick Chène en direct de Marseille, pour faire le point de la situation électorale.

Eric ZEMMOUR, José d'ARRIGO

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