mercredi 4 mars 1998

Un républicain aux champs

De la place Beauvau aux vignobles périgourdins


C'est la figure traditionnelle du ministre aux champs. Il visite les maires ceints de leur écharpe tricolore ; il écoute leurs doléances, il reçoit d'un air entendu leurs requêtes, il leur promet des routes et des subventions, il les invite à se regrouper ; et trinque au grand apéritif républicain. Tout en admirant les splendides paysages de Dordogne, des fières vignes du Saint-Emilion aux élégantes maisons de Bergerac, dont la pierre de Charente semble s'attendrir sous les rayons du soleil, Jean-Pierre Chevènement joue ce rôle hérité de sa chère IIIe République avec une visible délectation. Un peu en campagne électorale, un peu ministre des collectivités locales, presque en vacances, heureux d'avoir arraché une journée à l'Assemblée et à la loi sur l'entrée et le séjour des étrangers, la préparation du texte sur le cumul des mandats, ou les discussions avec les syndicats de policiers.

Il se plie volontiers au petit programme que lui a concocté son ami Michel Suchod, ancien et futur ? président du conseil général de Dordogne. Certains prétendent que le ministre de l'Intérieur lui a réservé sa seule sortie de campagne en dehors de sa Franche-Comté natale pour le consoler d'avoir perdu son poste de secrétaire général du Mouvement des Citoyens, en janvier dernier à Arras. Mais l'intéressé se dit plus soulagé qu'amer, et Chevènement paraît plus rigolard que consolateur.

« Comme une salade »

Alors, de Vélines à Bergerac, en face de la statue de Cyrano, Chevènement plaisante, discourt, commente. Sa voiture passe devant Lamotte-Montravel, et il évoque l'ultime bataille de la guerre de cent ans, qui y vit la défaite et la mort du général anglais Talbot, « et les British ont rembarqué ». Il rappelle que Michel de Montaigne vécut là aussi. A Villefranche-sur-Lonchat, au milieu d'une gerbe de compliments, il moque le jeune candidat socialiste Emmanuel Espanol qui ne rêve que de « désenclavement », avec une fraîcheur de techno des années 70 pour avoir mis le même costume gris que lui, « le même uniforme quoi ».

Et puis, il bifurque soudain vers la politique. La grande. Toujours intarissable sur l'Irak : « Nous sommes passés très près de la guerre, il faut que vous le sachiez. » Toujours soucieux de nier le moindre reniement : « Sur Maastricht, je n'ai pas changé d'avis. Ce sont les réalités qui ont changé. » Toujours soucieux de valoriser le rôle du MDC : « La majorité plurielle, c'est comme une salade, quelques feuilles vertes, de l'huile, du vinaigre, du sel et du poivre, et puis il faut de l'énergie pour bien touiller, pour donner du liant à tout ça. Au MDC, nous essayons d'être ce liant. » Liant républicain, bien sûr, positionnement politique qui a donné la teinture idéologique de la campagne de Lionel Jospin et tient ensemble communistes et verts, qui n'ont pas grand-chose en commun.

Une république qui n'a adopté les collectivités régionales que du bout des lèvres. Elles rappelaient trop les provinces de l'ancienne France. Chevènement n'est pas loin de penser encore ainsi : « Les collectivités locales n'ont pas la même image. Les communes ont 1 000 ans. Ce sont nos anciennes paroisses. Les départements ont deux siècles. La région, elle, a 20 ans. C'est une collectivité assez composite. Enfin, c'est un cadre dans lequel on peut travailler. »

Aussi, Chevènement fait-il surtout campagne pour les candidats socialistes et MDC aux élections cantonales. Dans ce département de la Dordogne, où la tradition de gauche se porte fièrement en bandoulière, on n'est pas encore revenu d'avoir vu le conseil général « tomber » à droite lors des élections de 1992. Alors, en cette ouverture de la campagne officielle, Chevènement sonne « la mobilisation de la gauche » pour « une campagne éclair ».

« Petite ménagerie »

Pour les élections régionales, en revanche, mesure et prudence. « L'Aquitaine peut être gagnée, mais ce ne sera pas la première à tomber. » Ou encore ce pronostic minimaliste, volontairement épuré de tout triomphalisme : « La gauche peut gagner quatre ou cinq régions », quand la droite craint d'en perdre dix.

Chevènement appelle les électeurs à voter la confiance au gouvernement Jospin, à sa « méthode honnête », à son gouvernement, « une petite ménagerie assez sympathique », à « l'optimisme et la croissance qui reviennent ». Avant de donner un petit coup de patte, comme par inadvertance, au frère ennemi de l'autre rive : « Philippe Séguin qui n'a pas grand-chose à dire, mais qui sait que pour faire campagne, il faut se balader, affirme que la croissance serait venue quand même. Je lui réponds comme le maréchal Joffre : la bataille de la Marne, je ne sais pas qui l'aurait gagnée, mais je sais qui l'aurait perdue. »

Mais il faut rentrer à Paris, retrouver la place Beauvau, les questions au Sénat, l'Assemblée. Les vacances sont déjà finies.

Eric ZEMMOUR

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