jeudi 26 février 1998

Le style néo-Balladur

De ses défauts il fait des qualités


En amitié, le temps ne fait rien à l'affaire. Il est des amitiés de cinq ans plus sincères et plus solides que celles de trente ans. Alors, la seule fois où Edouard Balladur sort de son terrain francilien, il rend tout naturellement une visite de soutien à son ancien ministre de la Défense, François Léotard, engagé dans une féroce bataille électorale en Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Il ne s'agit pas de retrouvailles, puisque depuis la défaite présidentielle de 1995 les deux hommes se voient une fois par semaine, en compagnie de Nicolas Sarkozy. Pourtant, on sent une sincère chaleur dans leurs démonstrations d'amitié et leurs éloges réciproques.

Mais, en quatre ans, les choses ont bien changé. Bien sûr, Balladur est toujours « Edouard », avec ses élégants complets, sa gorge fragile et ses formules d'exquise urbanité comme « mes chers amis » ou « qu'à Dieu ne plaise ». Mais c'est déjà un autre Balladur qui se montre sans crainte aux petites foules qui se pressent autour de lui, de Cannes à Antibes en passant par Fréjus. Il n'embrasse pas toutes les joues qui passent, mais serre les mains sans réticence, signe des autographes, sourit, prend le temps qu'il faut.

« Cool »

Bien sûr, il n'est pas devenu un tribun à 68 ans, mais il prend des libertés avec son texte, en joue, rit de ses lapsus, cajole les élus et parle politique aux électeurs. Il s'invente un style à lui entre « la bête » politique qu'il ne sera jamais et le béotien craintif qu'il n'est plus. Surtout, il semble s'amuser, prendre du plaisir, aimer ça. Bref, Balladur devient un pro, faisant des qualités de ses défauts mêmes. Car par-delà les quolibets et les sarcasmes il possède une vertu peu fréquente : il sait tirer les leçons de ses erreurs.

Pourtant, cette campagne régionale n'est pas à la hauteur de ses efforts et de ses progrès. Les électeurs n'accrochent pas. Le mode de scrutin impossible, les compétences régionales mal définies, tout ça joue bien sûr. Alors, Balladur hausse le ton et le niveau des enjeux. En Provence-Alpes-Côte d'Azur, comme en Ile-de-France, « que nous le voulions ou non, ces élections auront un sens politique national », explique-t-il pour mieux mobiliser. Le pari est risqué : nous ne sommes qu'à neuf mois de la défaite de la droite aux législatives ; et la croissance revenue profitera « à d'autres que nous ». Mais Balladur se lance quand même, rappelle qu'en 1988 déjà les socialistes avaient « gâché les chances du pays », et prend le contre-pied systématique des options du pouvoir : « Il est normal qu'on travaille plus longtemps puisque la durée de vie s'allonge » ; « la nationalité doit être une dignité qu'il faut solliciter » ; « une importance prioritaire doit être accordée à la sécurité et l'ordre ». Foin d'ésotérisme régional, Balladur assène aux futurs conseils régionaux la mission de « laboratoires de nos idées ». Des idées qui devront être rapidement formatées dans un programme digne de ce nom. Au fur et à mesure, Balladur dégage une claire orientation nationale et libérale, qui rappelle les grandes heures de la campagne législative de 1986. A droite sans complexe sur les questions de société, libéral mais social, européen mais soucieux de défendre l'identité nationale, décentralisateur mais sans défaire la nation, Balladur n'a pas renoncé à être le grand prêtre du syncrétisme d'une droite qui s'unifierait enfin selon ses voeux.

Entre requins et dauphins

A ses côtés, François Léotard joue sa partition, plus traditionnellement UDF. Renvoyant dos à dos ses deux adversaires régionaux, « les insultes de l'extrême droite et l'ignorance socialiste », il prône une « alternative libérale » et une « pédagogie de la décentralisation ».

Mardi soir, dans le Marineland d'Antibes, entre requins et dauphins, il fera court, puisque Christian Estrosi, la tête de liste RPR-UDF-MPF dans les Alpes-Maritimes, a fait trop long, tout occupé à chauffer la salle contre « la gauche pétard ».

Déjà, il faut partir. L'avion de ligne n'attend pas. Juste le temps d'avaler une petite portion de pissaladière, sorte de pizza à l'oignon locale, de tremper ses lèvres dans un whisky-soda, et Balladur se sauve. Une dernière fois, il serre les mains, il sourit, il remercie. Dans l'avion du retour, il savoure. Demain, comme hier, ce sera le pavé parisien, les marchés, les banlieues, loin de l'affection des militants et du respect des élus pour « monsieur le premier ministre ». « Des journées com me ça, c'est cool », conclut-il dans un petit sourire satisfait de son effet. Un pro.

Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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