Le temps aime parfois se moquer des grands réformateurs qui ont la légitime ambition d'inscrire leur marque. Ainsi Michel Debré. Quand le bouillonnant premier ministre du général de Gaulle crée l'Ecole nationale de la magistrature, il rêve de rééditer son exploit de 1945, lorsqu'il fonda l'ENA.
Mais ce jacobin farouche installa son enfant à Bordeaux, capitale de la Gironde. Alors, cette machine à fabriquer des hauts serviteurs de l'Etat se mit à instiller l'esprit de rébellion occitane contre le centralisme parisien. « L'autorité » judiciaire rêva de prendre son indépendance par rapport aux « pouvoirs » exécutifs et législatifs. Ceux qui devaient être la « bouche de la loi » se mirent à jauger la loi à l'aune des droits de l'homme. Debré, républicain farouche et patriote sourcilleux, vit se lever des générations de juges pour qui l'Etat était un objet haïssable d'oppression des droits de l'individu, et la nation un obstacle sur le chemin d'une Internationale européenne de la justice.
Bras armé
Si l'esprit de 68 a ainsi vaincu celui de 58, il le doit d'abord à son bras armé, le Syndicat de la magistrature. Qui réveilla un corps assoupi dans une confortable médiocrité intellectuelle. Qui créa une joyeuse fraternité de potaches là où il n'y avait qu'isolement et bourgeoise déférence. Qui donna des objectifs politiques à l'action quotidienne des juges : « subvertir » le système de l'intérieur, ruiner la « justice de classe », oublier « les voleurs de poule », et traquer « la délinquance en col blanc ». Les juges ne tardèrent pas à appliquer les leçons apprises à l'école.
En 1972, le juge Pascal met en prison le notaire de Bruay-en-Artois, sans qu'on distingue bien de quoi il s'avère le plus coupable, d'être un notable ou un violeur ; il sera ensuite innocenté.
En 1975, le juge Charette emprisonne un patron pour un accident du travail. Jacques Bidalou refuse de poursuivre les locataires défaillants d'un foyer d'immigrés Sonacotra. La conquête du pouvoir par la gauche a, un instant, distrait les juges de leur marche en avant. Mais il n'est rien de pire que les amours déçues. Les petits frères des soixante-huitards retourneront leurs armes contre le nouveau pouvoir, coupable de noces trop heureuses avec l'argent honni. Le financement acrobatique des partis français illégalité longtemps tolérée dans l'indifférence générale servira de bélier aux assaillants. Le juge Jean-Pierre révèle le pot aux roses d'Urba. Van Ruymbeke prend sa suite et inculpe le trésorier du PS, Henri Emmanuelli. Puis se retourne contre l'ancien trésorier du parti républicain, Gérard Longuet.
Révolte judiciaire
La droite, qui avait imprudemment enfourché le cheval de la révolte judiciaire, subit à son tour ses ruades. Le livre des « premières » s'enrichit chaque jour : le premier ministre en prison, Alain Carignon, par le juge Courroye de Lyon. Le premier grand patron d'entreprise publique à la Santé, Loïk Le Floch-Prigent, par Eva Joly. La première « visite » à Matignon par le juge Halphen. Et on ne compte plus les maires, conseillers généraux, régionaux, pris dans une folle sarabande. La décentralisation a révélé son talon d'Achille.
L'abus de bien social est utilisé pour démontrer la corruption des élites ; les procédures sont habilement utilisées ; le soutien des médias rend impossible tout étouffement des affaires par le parquet... et toute application du principe sacro-saint de présomption d'innocence. Hantés par l'exemple italien, qui a vu les juges détruire toute une classe dirigeante, leurs confrères français se rapprochent dangereusement de l'Elysée, où siège l'ancien président du RPR et ancien maire de Paris...
En mai 68, le jeune Chirac se baladait dans les rues de Paris, un pistolet dans la poche, avant de rencontrer le patron de la CGT. Trente ans plus tard, le président Chirac a sorti de sa besace une commission de réforme de la justice. Sans savoir vraiment jusqu'où il doit aller, entre liberté et légitimité, dans l'inexorable processus d'américanisation du système judiciaire français rupture du lien entre pouvoir et parquet ? Élection des juges ? Suppression du juge d'instruction ? Sans savoir vraiment pour qui sonne le glas.
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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