vendredi 24 janvier 1997

Quand les cols blancs s'inquiètent

Des cadres en cravate qui dansent sur les tables. Des jeunes femmes en sage tailleur et colliers de perle qui hurlent des slogans, en balançant les bras au-dessus de leur tête, comme des supporters excités du Paris Saint-Germain. Un patron séquestré, un ministre brocardé, des leaders syndicaux débordés.


Entre fête et violence, exaltation et inquiète émotion, les salariés du Crédit foncier de France rejouent, pour la télévision en couleurs, les classiques en noir et blanc de l'histoire de France : mai 68, mai-juin 36. Un pays a sans doute besoin de repasser par les grandes heures de sa mémoire collective pour exprimer sa colère ou son désarroi. Mais les classes moyennes ont cette fois remplacé les ouvriers. Philippe Noiret tient le rôle de Jean Gabin. Comme si les « cols blancs » de cette banque autrefois prestigieuse avaient ainsi voulu signifier symboliquement leur angoisse d'une prolétarisation redoutée. Ils n'ont pas encore perdu leur emploi, mais ils le craignent. Ils règlent encore leurs échéances, mais ils s'interrogent : pour combien de temps ?

Pourtant, les salariés du Crédit foncier de France ne sont pas des « damnés de la terre ». Jadis payés sur 16 mois, la moyenne de leurs salaires est supérieure à celle de leurs collègues des autres banques, qui n'avaient pas, eux, le quasi-monopole de la distribution de prêts aidés par l'État. Mais ce temps-là est révolu. Le monde de la finance lâche peu à peu la main de l'Administration, et doit se jeter dans le monde sans pitié de la concurrence.

Parallèles

Entre fantasmes et réalité, comme les cheminots, les conducteurs de métro, les agents d'EDF, les pilotes d'Air France, tous ces privilégiés de la France pompidolienne, les salariés du Crédit foncier se voient alors ravalés à un rang subalterne.

Comme au XIXe siècle, une nouvelle révolution industrielle bouleverse la donne sociale, donnant aux uns ce qu'elle enlève aux autres. Alors, l'automation s'appelait mécanisation ; la mondialisation prenait les couleurs inquiétantes des premiers accords de libre-échange signés par Napoléon III ; les immigrés étaient paysans déracinés ; et l'orgueil national, ébranlé par la domination allemande en Europe et la fin annoncée du franc, était meurtri par la première défaite militaire de notre pays depuis deux siècles au moins, non plus sous les coups d'une vaste coalition européenne, mais face à un seul pays, la Prusse. C'est alors que la Commune de Paris en 1870 éclata. Pas la révolution d'ouvriers en guenille, décrite depuis lors par l'imagerie socialiste, mais la révolte désespérée d'artisans, jusque-là prospères sans ostentation, menacés par les temps nouveaux qui s'annonçaient.

Éric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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