vendredi 31 janvier 1997

Vitrolles : la voie étroite du troisième homme

Entre le maire sortant socialiste et la candidate du Front national.


Il allume une cigarette qu'il éteint aussitôt. Avant d'en saisir une autre qui subira le même sort. Il n'est pas nerveux, ; seulement inquiet de ne pas savoir de quoi demain sera fait. La veste bleu roi et la cravate jaune brillent au soleil, comme son front dégarni ; mais ses poches sous les yeux alourdissent un visage jovial en demi-lune. Chaque jour qui passe, le candidat UDF expérimente, dans la souffrance, la pertinence du vieil adage du chancelier Bismarck : dans un combat à trois, il vaut mieux être l'un des deux. Mais les rôles-titres sont déjà distribués. Jean-Jacques Anglade joue au « rempart contre le fascisme » ; et la réputation de « méchant » de Bruno Mégret rend crédibles auprès d'une population inquiète, les diatribes du FN contre l'insécurité. « On me dit souvent que j'ai une tête trop sympathique. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Que je me couvre le visage de cicatrices ? »

L'accent sans la rouerie

Pourtant, son parrain en politique, Jean-Claude Gaudin, lui avait montré la voie, en desserrant l'étreinte de ses deux adversaires si médiatiques : Le Pen et Tapie. Mais si Guichard a l'accent pagnolesque du maire de Marseille, il n'a pas sa rouerie. Ni son sens politique acéré. Ainsi, a-t-il cru qu'une nonchalante campagne de « proximité » lui attirerait la sympathie d'électeurs excédés par l'inlassable activité des forçats de la cage d'escalier que sont Mégret et Anglade. De même, s'est-il laissé endormir par la fausse cordialité « républicaine » du maire sortant.

Ce temps-là est désormais révolu. « Anglade passe son temps à vouloir me serrer la main ; je passe mon temps à l'éviter. » Et à l'attaquer. A dénoncer sa mégalomanie : « Quand il a été élu au premier tour en 1989, il a déclaré : « On est là pour trente ans ». Son autoritarisme : « En douze ans, il a usé quatre directeurs de cabinet. Dont deux sont mis en examen. » Ses amitiés sulfureuses avec les frères Tapie, « qui lui ont appris à se servir des associations sportives, et de l'argent des sponsors ». Son goût clientéliste du béton et des HLM, terrains de prédilection des missionnaires du FN.. Et ses habiletés de Mitterrand le petit, qui accumule les provocations (« Bernard-Henri Lévy consacré citoyen d'honneur, subvention à SOS-Racisme... ») pour exaspérer l'électeur de droite, et le pousser dans les bras ravis du FN...

Guichard a enfin compris qu'il fallait profiter du rejet personnel du maire sortant, même parmi les électeurs traditionnels de la gauche, pour transformer de potentiels « pêcheurs à la ligne » en belles et bonnes voix de premier tour. Ne pas décourager le militant RPR, habitué à se colleter rudement avec les « socialo-communistes », même s'il fraternise avec l'ancien compagnon passé avec pot de colle et camion au Front national. Et ne pas voir que ses colistiers du RPR n'attendent que sa lourde chute pour préparer, à leur compte, les prochaines législatives.

Mais pourquoi te réveilles-tu si tard, sont-ils tous tentés de lui répondre ? En juin 1995, Roger Guichard recueillait de modestes 12 % des voix. Jean-Claude Gaudin l'avait alors maintenu au deuxième tour, en dépit de toutes les pressions venues de Matignon comme de la maman d'Anglade, de Tapie l'interpellant sur la pelouse du Stade-Vélodrome, comme de la presse criant à la trahison républicaine. Guichard avait lui aussi tenu sous les menaces et les insultes des deux côtés. Cette décision contestée avait sans doute sauvé la tête du maire socialiste : dans le sud, contrairement au nord de la France, l'électeur de droite sans candidat RPR ou UDF, ne vote pas « républicain », mais n'hésite pas à donner sa voix au FN.

Cerné par le Front

Dix-huit mois après, les choses n'ont pas fondamentalement changé. Mais la pression médiatique a des raisons que la raison électorale ne connaît pas. Une partielle attire les regards de toute la France. Gaudin est devenu ministre. Il ne pourra négliger une consigne du chef de gouvernement. Et puis, il y a eu l'élection municipale de Dreux de novembre dernier, le retrait du socialiste au second tour qui permit l'élection du RPR Gérard Hamel. Sans oublier le cas Anglade, dont le patron de la fédération RPR des Bouches-du-Rhône, Renaud Muselier, ne pourra dire, sans se décrédibiliser auprès des siens : « C'est un type bien », comme il le fit à Gardanne pour le communiste Roger Meï.

Le maire de Marseille est bien embêté. Tergiverse. Envoie des messages contradictoires. Participe ce soir au meeting de clôture de la campagne de Guichard. Et étudie les conditions idéales de son retrait au soir du premier tour. Une chose est sûre : si Catherine Mégret l'emporte, il sera cerné par deux villes du Front national : Marignane et Vitrolles. Et devra y accepter le risque d'une possible élection d'un député FN dans cette circonscription. Pas de quoi menacer son emprise sur Marseille, où le Front National a perdu des voix lors de la dernière élection municipale. Mais aux régionales de 1998, un FN conquérant pourrait briser le système subtil mais fragile de Gaudin, qui gouverne la région, sans majorité absolue, avec le soutien tacite des socialistes.

Evidemment, si Roger Guichard pouvait lui procurer la « divine surprise » d'arriver second, au soir du premier tour. S'il parvenait à se servir de la mise en examen du maire sortant pour s'attacher des électeurs de gauche écoeurés ; et utiliser le réflexe macho du mâle méditerranéen pour le détourner au dernier moment des charmes bourgeois de l'épouse de Bruno Mégret. Si Roger Guichard pouvait à la fois personnifier la vertu républicaine contre l'extrême droite et la fureur de la droite contre le vieil adversaire de gauche. Si Roger Guichard pouvait dépasser Roger Guichard...

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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