Premier tour des élections municipales partielles le 2 février.
Quand Bruno observe Catherine, son regard se voile d'une tendresse inconnue, mêlée d'une vive inquiétude. Que va-t-elle dire, semble-t-il se demander ? Quelle gaffe va-t-elle commettre ? Que va-t-elle faire ? Ne pas faire ? Si, comme l'a écrit jadis l'auteur autrichien Arthur Schnitzler, l'amour n'est pas aveugle mais, au contraire, le meilleur connaisseur des faiblesses de l'autre, alors Bruno Mégret est très amoureux de sa femme.
Depuis qu'elle a accepté de remplacer son mari déclaré inéligible pour un an par le Conseil d'Etat pour dépenses électorales excessives dans l'interminable bataille municipale de Vitrolles, Catherine, elle, semble s'amuser comme jamais. Bien sûr, tout n'est pas rose dans sa nouvelle vie de candidate. Il faut serrer des mains, encore des mains, à en faire craquer ses fins gants de soie blanche qu'elle ne quitte jamais. Il faut monter et descendre des kilomètres de cages d'escalier, sourire poliment quand Bruno la présente comme à un dîner : « Catherine, mon épouse » ; et manger de bon coeur les méchants calissons qui font grossir, que lui offrent les mamies.
Il faut perdre tout un samedi après-midi dans un grand hôtel près de l'aéroport de Marignane, à présenter les membres de sa liste. Elle s'acquitte de sa mission comme une écolière d'antan à une distribution des prix, récitant à chacun son petit compliment d'une voix appliquée : « Jamais abattu, jamais hésitant, c'est pour nous un exemple... Droit et honnête, posé et consciencieux, il n'a qu'une parole... Ouvrier réputé pour sa joie de vivre... »
Mais derrière la petite fille modèle, à la sage queue de cheval emprisonnée dans un chouchou immaculé, le titi parisien ne tarde pas à révéler une gouaille acquise dans les rues du XVIIe arrondissement. Quand on se plaint de l'insécurité, elle dit : « Vitrolles, c'est Chicago. » Quand on lui conte les virées menaçantes des bandes de jeunes beurs, elle lance : « C'est l'intifida. » Catherine appartient à la droite des tripes, quand son mari préfère celle des concepts.
Pour le numéro 2 du Front national, engoncé dans son rôle immuable de méchant, la présence de sa femme, même à deux pas derrière lui, sur la photo officielle comme sur les marchés, s'avère un formidable élixir de jouvence.
Champion cycliste
« Pour une fois, la vie avec Bruno l'excite », lâche, acide, Alain Arezki, directeur de campagne de Jean-Jacques Anglade, le maire sortant. Celui-ci a tout de suite compris le trouble que peut occasionner le sourire de Catherine dans le « mano a mano » manichéen du bien contre le mal, de la république contre le fascisme, qu'il avait su installer il y a dix-huit mois. Et il ne peut négliger les ravages que lui cause une mise en examen récoltée en juin dernier, d'autant plus ressassée par la candidate du FN qu'elle maîtrise peu les dossiers municipaux.
En réalité, Jean-Jacques Anglade ne s'est toujours pas remis du premier tour des municipales de juin 1995, et des 43 % raflés alors par Mégret. On était loin de son élection de 1983. Six ans plus tôt, revit-il en un éclair, c'est lui, Anglade, qui était élu au premier tour ! Pendant la semaine qui suivit, il ne put rien avaler, se contentant des aliments reconstituants que l'on donne aux champions cyclistes qu'il fut dans sa jeunesse victimes d'une soudaine défaillance.
Bien sûr, il arracha la victoire au second tour de 350 voix. Bien sûr, il a, depuis lors, battu sa coulpe en public, confessant son « autoritarisme » à l'égard de sa majorité, son inclination « technocratique » à faire le bien des gens sans leur demander leur avis, son goût excessif pour les paillettes de la communication au détriment de l'obscur labeur des militants.
Bien sûr, il a fait la paix avec les anciens ennemis communistes, multiplié les comités de quartier, réveillé le réseau des associations sportives. Il a acheté son pain complet et ses brocolis au marché, comme un vrai vitrollais il n'est pas, lui, « un parachuté de Saint-Cloud ». Il a disséminé des caméras de vidéosurveillance à tous les points chauds, obtenant une réduction significative de la délinquance. Il a accompagné, hier soir, les représentants des grandes religions monothéistes qui priaient ensemble, pour la « paix de Vitrolles ».
Sur sa liste, l'esprit oecuménique règne également, puisque s'y côtoient communistes, verts, et centristes de Force démocrate. Comme s'il avait constitué le « Front républicain » dès avant le premier tour, qui sera sans doute cette fois décisif. Comme s'il savait qu'il ne fallait guère compter sur le candidat RPR-UDF, Roger Guichard, vieil ami de Gaudin, pour attirer les voix des électeurs RPR et de tous ceux qui aspirent seulement au « retour de l'ordre ». Alors, dans une campagne très mitterrandienne, l'ancien avocat rocardien oppose le camp des républicains à celui des fascistes, les progressistes aux réactionnaires. Il exhorte tous les abstentionnistes potentiels à ne pas se tromper de jour et de combat. Il réclame sans cesse un « débat » à son adversaire potiche. Il émet discrètement des signaux de détresse en direction de Jean-Claude Gaudin et de Lionel Jospin. Mais Gaudin se moque désormais de la prochaine élection régionale, où il ne se représentera sans doute pas ; et Lionel Jospin s'abrite derrière l'absence d'invitation officielle venue de Vitrolles, pour ne pas abîmer son image immaculée. Il fait tout ce qu'il faut avec un art consommé de professionnel averti, mais le coeur n'y est plus tout à fait.
Chez cet ancien militant fédéraliste européen, au PS depuis 1974, les convictions humanistes sont intactes, mais le monde a changé. Et Vitrolles avec. Dans cette « ville nouvelle » qui rêvait croissance et embourgeoisement des classes moyennes, les utopies des années 70 ont viré au cauchemar des années 90 : un gigantesque centre commercial vomit en plein coeur de la ville ses enseignes vulgaires, et les petits pavillons étendus sur plusieurs kilomètres sont la proie idéale des bandes de jeunes voyous, qui ne savent pas que la langue politiquement correct des sociologues a pudiquement baptisé leurs divers exploits « d'incivilités ».
« Bouc émissaire »
Anglade a parfois le sentiment d'être le « bouc émissaire » d'une situation qui « le dépasse » : l'emploi qui se fait rare, et la police aussi, la ville qui grossit des habitants des quartiers nord de Marseille, classes moyennes prolétarisées fuyant les populations arabes installées là-bas, et les retrouvant à Vitrolles dans les mêmes petits pavillons aux murs roses, dont ils ne parviennent même pas à régler les lourdes échéances.
Pour lui, c'est une question de vie ou de mort politique. Comme pour Mégret sans doute, qu'une nouvelle défaite affaiblirait durablement dans sa bataille pour la succession de Le Pen à la tête du FN, face à son ennemi intime, Bruno Gollnisch.
Alors, pendant que les deux hommes serrent les dents, résonne au loin le rire sarcastique de Catherine, qui semble ne jamais devoir cesser.
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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