samedi 15 mars 1997

Europe sociale : le prétexte Schweitzer

Socialistes et communistes français manifestent dimanche à Bruxelles.


C'était promis, juré. Craché. Les politiques ne se mêlaient plus de la gestion des grandes entreprises. Et puis, Renault avait été dénationalisée. Et puis, l'ex-Régie ne symbolisait plus rien. Plus de forteresse ouvrière, plus de Boulogne-Billancourt à désespérer : elle n'espérait plus rien, Renault l'avait déserté.

Mais les mythes subsistent bien après que les réalités économiques et sociales ont disparu. Renault ne peut abandonner Vilvorde sans susciter l'émotion et l'inquiétude. Et son PDG, Louis Schweitzer, provoquer le courroux du premier ministre et du président de la République, soucieux de se dissocier de ces mauvaises manières de la « flexibilité ». Aussitôt, les rumeurs enflent. Louis Schweitzer « serait » sur un siège éjectable. Rumeurs renforcées par les déclarations de Patrick Stefanini, mercredi, sur RTL, s'interrogeant sur le « sens des responsabilités » du PDG de Renault. Et le conseiller du premier ministre de dégoupiller franchement la grenade anti-Schweitzer : « Il est président de Renault depuis des années, son entreprise avait des pertes considérables. Je connais des pays, notamment les Etats-Unis, où lorsqu'un patron subit un tel échec dans sa gestion, il en tire lui-même les conséquences. » Le secrétaire général du RPR, Jean-François Mancel, ne tenait pas un autre discours.

Crue et cruelle

Il est vrai que, pour le gouvernement, le moment est particulièrement mal venu. Depuis des semaines, il n'est question que d'embellie, de croissance retrouvée. Une « reprise » économique qui s'accompagne d'une lente remontée dans les sondages des cotes de satisfaction du président de la République et du premier ministre. En habiles communicants, ceux-ci n'ont eu de cesse que le débat public abordât d'autres rives que celles du chômage : le président parle d'école ; et le premier ministre, des femmes en politique. Chirac cherche à reconquérir le coeur des Français ; et Juppé soigne son profil le plus politiquement correct. Pendant ce temps-là, le Parti socialiste n'a toujours pas digéré son pas de clerc contre la loi Debré.

Heureusement pour lui, Louis Schweitzer est venu. Bien sûr, pas de machiavélisme chez cet ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius, mais le PS sait que seule la question sociale peut le ramener dans un jeu politique, d'où il semble pour l'instant sorti.

Encore que. Louis Schweitzer est un des symboles de cette gauche gestionnaire, libérale, européenne, qui ne s'embarrassa pas naguère des douleurs sociales. Le pouvoir n'aurait donc aucun intérêt à troquer « Schweitzer le fabiusien », contre un patron qui apparaîtrait aussitôt comme chiraquien. Et devrait bientôt fermer d'autres sites industriels, licencier de nouveau, inquiéter toujours plus.

Car au-delà des pensées et arrière-pensées politiques, il y a une réalité économique. Crue et cruelle. Certains experts murmurent en effet que la France ne peut plus se permettre d'avoir deux constructeurs automobiles, que l'Europe, avec ses six champions, en a trois de trop par rapport à son concurrent américain, que la productivité des ouvriers français est bien faible par rapport à celle de leurs collègues américains ou japonais...

Derrière Renault, ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent en boucle : mondialisation, Europe, capitalisme. A ceux qui condamnent Schweitzer et ses rudes manières, les autres répondent qu'il faut « s'adapter » encore et toujours, supprimer le Smic, comme le réclamait Raymond Barre jeudi soir au Forum RMC-Le Figaro, et alléger nos prestations sociales, boulet insupportable aux pieds de nos entreprises dans la bataille mondiale.

A ceux-là, le député RPR et balladurien Patrick Devedjian a prêté sa forte voix : « On n'a pas privatisé Renault pour que des dirigeants politiques viennent dire ce que doivent faire les patrons ou même veuillent conduire la valse des patrons. » Et le député maire d'Antony de conclure, sur France 2 : la politique de M. Schweitzer est « incontournable ». « Il a plutôt besoin, dit-il, d'être soutenu dans la situation actuelle. »

On le voit, le cas Renault révèle le clivage qui divise toujours la droite, autour de ce qu'on appelait il n'y a pas si longtemps, « la pensée unique » : faut-il protéger les Français des effets dévastateurs de la mondialisation, comme l'a tacitement choisi le pouvoir, quitte à ralentir la nécessaire adaptation aux contraintes du marché ouvert ? Ou presser la « modernisation » au pas de charge, de peur de devenir une nation de second ordre, quelles que soient les conséquences sociales. Cette question sépare aussi à gauche. Mais les deux camps préfèrent ne pas le voir. Alors, sus à Louis Schweitzer !

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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