lundi 24 mars 1997

Le tourment identitaire de Strasbourg

A la veille du congrès du Front national.


On disait le Racing. Ou les « Bleu et Blanc ». Quand le Racing Club de Strasbourg est devenu champion de France de football en 1979, toute la ville a pleuré de joie et de fierté. Dans la rue Mercière qui mène à la cathédrale, comme dans les cages d'escalier des HLM du Cronenbourg, on chantait, on buvait, on rêvait en bleu et blanc. Et puis Gilbert Gress, l'entraîneur mythique aux cheveux longs et au caractère rugueux, est parti. Et puis les défaites se sont accumulées. Le Racing a été vendu. A la société Prosny, de l'ancien joueur de tennis, Patrick Proisy, filiale française de Mac Cormack. Le Racing vendu aux rois du sport spectacle. Aux Américains. Jeté dans la foire d'empoigne mondiale où les joueurs ont des maillots tricotés en dollars. Au café le Singe Bleu, avenue de la Paix, on n'en est pas encore revenu. A la mairie, en revanche, la nostalgie n'est résolument plus ce qu'elle était : « Le foot de haut niveau est un spectacle. C'est une réalité, explique Jean-Claude Petitdemange, le bras droit du maire, Catherine Trautmann. A partir de là, il vaut mieux jouer dans la grande classe qu'en maternelle. Et se brancher sur les réseaux mondiaux. Il faut aussi songer à l'image de Strasbourg aux Etats-Unis. »

Au foot comme à la guerre. Economie-monde, capitalisme financier, communication. Strasbourg « assume ». Elle veut en être, comme une bourgeoise mère de famille qui, après avoir dignement élevé ses cinq enfants, découvre avec ravissement la frénésie des « raves ». En 1989, Catherine Trautmann a réveillé Strasbourg la belle endormie, à grands coups de tram. Depuis, la ville est un chantier ininterrompu. « La maire » a le soutien enthousiaste de la bourgeoisie locale, ravie de voir cette socialiste accomplir ce que la droite n'a jamais osé imaginer. De l'intelligentsia universitaire, et des représentants des trois religions monothéistes, aussi, pour qui elle reste Catherine Argens, l'étudiante en théologie, une « femme qui a traversé le Livre », comme le souligne le grand rabbin Gutman. Modernité et spiritualité, capitalisme et droits de l'homme, Trautmann est une mayonnaise rocardienne qui aurait monté. Aux élections municipales de 1995, elle fut réélue au premier tour. La droite locale n'eut plus qu'à mettre la clef sous la porte.

Mais, derrière la porte...

Longtemps, Strasbourg fut un symbole. De la douleur française et de l'arrogance prussienne. De la France qu'on choisit et de l'Allemagne qu'on subit. De la différence entre politique et Kultur, droit du sol et droit du sang. Strasbourg occupé, Strasbourg humilié... Strasbourg récupéré. Symbole de la réconciliation, de l'Europe, de la paix. Strasbourg qui, peu à peu, apprend à vivre sans la pesante tutelle jacobine de ces « Français de l'intérieur », et redécouvre les douceurs oubliées des solidarités rhénanes. Mais Strasbourg qui ne supporte pas non plus que Paris ne lui montre pas son amour en lui mégotant son TGV ; et étouffe sous les baisers des Allemands qui l'aiment trop, surtout ses restaurants et ses maisons, qu'ils rachètent à tour de marks. Au Singe Bleu, entre deux bières, on le dit tout net : « On n'est pas des Boches » ; mais on est un peu « casque à pointe » : les maisons astiquées, les rues sans un papier, les PV toujours payés. Le quartier de la cathédrale ressemble à sa carte postale ; et même les façades des HLM du Neuhof sont pimpantes. Ici, on repeint sans cesse les cages d'escalier. On efface les graffitis au fur et à mesure qu'ils sont tracés. Transporteur de « voitures brûlées pendant la nuit par des jeunes », est devenu un métier à plein temps. Les policiers-îlotiers doivent apprendre à des parents débordés « qu'il faut avoir de l'autorité sur leurs enfants ». Et constatent effarés que « vingt gosses de quinze ans peuvent mettre en échec les institutions de la République ». Au Singe Bleu, on a déjà tranché : « Il y a des étrangers, les Turcs, les Gitans et les Arabes, ils veulent pas s'intégrer. Et ils ont plus de droits que les autres. » Parfois, quand il a bien bu, un vieux se laisse aller à ruminer en dialecte alsacien : « Faudrait qu'Hitler il revienne... Pas longtemps, pas longtemps... Pour qu'il remette de l'ordre... »

A la sortie des écoles du Neuhof, mères et filles enfoulardées s'embrassent dans une joyeuse cohue. Ici, les religions, protégées par leur statut concordataire signé avec Bonaparte, n'ont jamais été exclues de l'école. L'islam comme les autres ? Pas vraiment. Bien sûr, le pasteur Hoeffel leur tend les bras : « Notre statut de minorité nous oblige à aider les musulmans. Nous ne devons pas nous asseoir sur notre statut comme sur un privilège », mais il connaît les réticences, celles du rabbin Gutman par exemple : « On parle de culte reconnu, mais il faut que les cultes se reconnaissent... »

Recherche d'ordre

Au Neuhof, les nouveaux arrivants côtoient ceux qui n'ont pas pu partir, les chômeurs, les anciens vanniers, les perdants de toutes les glorieuses guerres de la mondialisation. Ici, Jean-Marie Le Pen a récolté 40 % des voix lors de la dernière élection présidentielle. Comme dans certains villages du nord de l'Alsace, où on n'a pas vu un étranger depuis les troupes américaines en 1945. Mais où on regarde la télévision. Où on se demande qui on est. « La diversité est une richesse », proclame le pasteur Hoeffel, avant d'ajouter, « pour les élites ». Pour les autres, un tourment idenditaire qui n'est pas forcément tentation du repli. Mais recherche angoissée d'ordre.

Or, à leurs yeux, le désordre règne à Strasbourg. Les manifestations, les slogans, les collectifs. Des cars venus de l'Europe entière pour crier leur hostilité à Le Pen. Le désordre ontologiquement symbolisé par Cohn-Bendit. La municipalité affirme ne rien « manipuler ». Comme si cela n'était même pas nécessaire. Le congrès du Front national est, pour elle, l'occasion d'une opération de communication mondiale. Une sorte de « Châteauvallon show » à l'échelle planétaire. Et, accessoirement, le coup de pied de l'âne donné à une droite locale qui n'en peut mais. « Il n'est pas inscrit dans mes gènes que je doive créer une réserve pour protéger la droite, ironise Petitdemange, est-ce une obligation d'être manchot ? »

Catherine Trautmann ne manipule rien. Elle est photographiée au concert de Khaled. Elle sera au premier rang de la manifestation de samedi prochain, au milieu des artistes, confinant tous les politiques loin derrière elle. Elle déboulonne la statue de Jeanne d'Arc, « pour la restaurer ». Le RPR Robert Grossmann commente, un rien amer : « La statue devait la gêner. Jeanne d'Arc, c'est elle. » Qui boute le lepénisme hors de Stasbourg. On murmure même qu'elle aurait convié Nelson Mandela. Ses adversaires rient jaune : « Après le marché de Noël, il y aura le marché de Pâques anti-Front national. » Les plus féroces l'ont surnommée Lady Macbeth. Dans le premier arrondissement bourgeois de la ville, autour de la cathédrale, on l'applaudit. Mais on l'applaudit aussi dans les cages d'escalier du Neuhof ou de l'Elsau, où les militants du Front national, sans se lasser, reçoivent plaintes et doléances. Logique contre logique, mondiale contre terroir, droits de l'homme contre identité, McWorld contre Djihad, les combats de demain s'annoncent terrifiants. A Strasbourg comme ailleurs.

E. Z.

Encadré(s) :

Interdire le congrès

Parce qu'il existe « des risques sérieux de troubles à l'ordre public qui vont découler du congrès du FN et de toutes les manifestations qui l'accompagnent... », l'ancien ministre UDF Daniel Hoeffel, président du conseil général du Bas-Rhin se demande si « pour éviter le pire », il ne « faudrait pas demander l'interdiction de ce congrès ». Il a fait part de son inquiétude au ministre de l'Intérieur, Jean-Louis Debré. « Je me doute, confiait-t-il, hier, dans un entretien publié par le quotidien L'Alsace, que c'est une décision difficile, mais il ne faut pas jouer avec le feu ni jouer aux pompiers incendiaires. »

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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