jeudi 27 mars 1997

Le Pen : « Nous sommes pour un libéralisme national »

Un entretien avec le président du Front national.


Quarante-huit heures avant l'ouverture du congrès du Front national à Strasbourg, qui suscite une série de manifestations et de protestations, un premier meeting politique était organisé hier soir à l'initiative d'élus locaux RPR et UDF (lire page 10). Parmi les participants, le ministre de la Culture Philippe Douste-Blazy, le secrétaire général du RPR Jean-François Mancel et le député, maire de Neuilly Nicolas Sarkozy. Cette initiative ne fait toutefois pas l'unanimité au sein de la majorité. Le président du groupe UDF à l'Assemblée, Gilles de Robien, estime ainsi qu'« il faut opposer au Front le mur du silence ». Tandis que l'ancien ministre de l'Intérieur, Michel Poniatowski, a jugé hier sur France Inter qu'avec le Front national, « on s'y prend très malhabilement. (...) On est en train de le mettre dans la même position que le PCF après la guerre, dans une situation de ghetto, d'ostracisme, dit-il en ajoutant : « Cela a entraîné une attitude de résistance et de défense de tout son corps de militants. »

De leur côté, les partis de gauche ont décidé de répondre à l'appel du comité de vigilance contre l'extrême droite : plusieurs personnalités dont Lionel Jospin, Robert Hue et Jean-Pierre Chevènement se glisseront dans un cortège dans lequel défileront également des syndicalistes.

Tandis qu'un dispositif de maintien de l'ordre est déjà déployé dans la capitale alsacienne, en prévision des nombreuses manifestations anti-FN auxquelles devraient se joindre des militants allemands et belges, Jean-Marie Le Pen a, par avance, rejeté la responsabilité d'éventuels incidents sur ses adversaires. Le président du Front national a par ailleurs fait savoir qu'il n'assisterait pas à la grand-messe en la cathédrale de Strasbourg, le jour de Pâques. Une décision qui a dû soulager l'épiscopat qui redoutait des débordements ou des manifestations pendant l'office.

Hier, deux cents affiches portant la mention « Liberté, Egalité, Fraternité » en neuf langues, sont apparues sur les murs de Strasbourg, dans le centre-ville, dans les quartiers périphériques et à proximité du Palais des congrès où le parti de Jean-Marie Le Pen se réunira du 29 au 31 mars. Imprimées en blanc sur des fonds pastels, en chinois, russe, arabe, turc, hébreu, espagnol, anglais, allemand et français, la devise républicaine est ainsi placardée à l'initiative de la municipalité et du maire socialiste de Strasbourg, Catherine Trautmann. Cette campagne a pour but, dit-elle, de « montrer que face aux messages d'intolérance qui seront émis depuis Strasbourg, il existe autre chose que l'extrême droite : des valeurs démocratiques, universelles, sur lesquelles la France est bâtie ».

Hier, le Front national a mis en cause cette campagne d'affichage. Et dénoncé, dans un communiqué, signé du député européen Jean-Yves Le Gallou, « les mairies de gauche qui organisent avec l'argent des contribuables, les déplacements des manifestants anti-FN à Strasbourg ».

Jean-Marie Le Pen, qui sera réélu dimanche prochain à Strasbourg, président du FN, réagit aux manifestations suscitées par la tenue de son congrès, revient sur son programme et les chances de son parti aux prochaines législatives.

LE FIGARO. Le congrès du FN suscite beaucoup de protestations. Les anti-FN se mobilisent massivement contre vous...

Jean-Marie LE PEN. Oui, apparemment. Admettons que ces manifestations amènent 30 000 personnes, cela ne représentera encore que le sixième des voix que j'ai obtenues en Alsace. Et dans ces 30 000 personnes, il y aura les radicaux allemands, les Verts allemands, les cars remplis de permanents politiques et syndicaux... Ce sont 200 personnes qui en réalité parlent. Les autres n'en pensent pas moins mais ne sont pas forcément d'accord avec ce qui est exprimé en leur nom. J'ai été heureux de voir que les représentants de la communauté juive de Strasbourg ont été d'une réserve et d'une modération exceptionnelle, en disant qu'ils ne voulaient pas interférer avec la politique. La cavalcade des obédiences maçonniques contre le Front national me paraît mirobolante.

Une grande organisation politique française tient son congrès. Elle va exposer son point de vue, elle a droit à l'écoute médiatique. Or des gens annoncent qu'ils veulent au minimum parasiter cet événement, et empêcher que ce message médiatique soit entendu par les Français. En démocratie, l'opposition est toujours utile à un pouvoir, quel qu'il soit. Je crois que la manière dont on traite l'opposition du FN en la réfutant, de façon absolument mensongère, hostile à la République et à la démocratie, prive la classe politique d'un repère fort utile.

Ce congrès, c'est le congrès de l'après-Vitrolles. Est-ce qu'il restera comme celui de la succession de Le Pen ?

Pourquoi, vous me trouvez trop vieux ? Je n'ai pas l'âge de Deng Xiaoping. D'autres personnages, comme Clemenceau ou le général de Gaulle, ont joué un grand rôle à 70 ans passés. Tout le monde se rend bien compte que le président est tout à fait en état de présider le mouvement... Non, c'est un congrès institutionnel qui vient en son temps, trois ans après le précédent. Un an avant les échéances législatives, nous devons avant tout mettre au point un certain nombre de propositions qui constitueront notre plate-forme électorale.

Ne faudrait-il pas tout de même préparer votre succession ?

Pourquoi voulez-vous que je prépare ma succession ? Si je meurs, ce qui peut arriver à n'importe qui, le congrès sera réuni, sous la présidence du vice-président, et procédera à l'élection du nouveau président, selon nos statuts. On m'a dit, l'autre jour : « M. Le Pen, en 2002, vous serez peut-être un peu vieux. » J'ai répondu : « Mais comment, en 2050, j'aurai quatre ans de moins que Jeanne Calment ! » La vie m'a appris que beaucoup de jeunes sont morts autour de moi et que personne ne sait de quoi demain sera fait.

Certains disent que vous avez été le seul artisan de l'éclosion et de la croissance du FN mais que vous êtes désormais le principal obstacle à sa progression...

Les deux sont faux. Je n'ai pas été le seul responsable de la progresion du FN qui est le fruit de milliers d'efforts pendant 25 ans, auxquels ont concouru les talents et les caractères de gens qui m'entourent.

Je ne crois pas être un obstacle à la progression du FN. Si je le pensais, je prendrais peut-être la décision de me retirer, mais ce n'est pas le cas. Il faudrait d'ailleurs que cette opinion soit partagée par les dirigeants du mouvement, ce qui ne semble pas être le cas.

Pourtant, contrairement à de nombreux candidats du FN, vous paraissez inéligible dans toute la France. Et vous avez, vous même, semblé avaliser ce rejet personnel en éludant la question de votre candidature aux législatives.

Je suis un homme libre qui ne se croit pas obligé d'annoncer par quel défilement il va passer, pour qu'on lui tende l'embuscade. Il n'est donc pas dit que je ne serai pas candidat. La bête peut encore frapper !

Il y a un mois, Catherine Mégret devenait maire de Vitrolles. C'était la première fois qu'un candidat du Front national était élu au scrutin majoritaire sans triangulaire. C'est la victoire de Bruno Mégret ou du Front national ?

C'est la victoire des deux. Elle est le fruit de la persévérance, de la ténacité, du travail méthodique et démocratique. A Marseille et dans la région, cela est d'autant plus méritoire que, pour battre les sortants de gauche, il faut obtenir 55 % des voix réelles, à cause des voix de fraude en réserve, et combattre leur influence basée sur ce qu'ils appellent le tissu associatif, c'est-à-dire la trame d'associations bidon, qui servent à subventionner leurs militants.

Il s'agit donc d'un succès personnel de Bruno Mégret, et d'un succès du Front national et donc de Jean-Marie Le Pen. C'est le fruit d'un travail méthodique et tenace, pour une victoire à laquelle Mme Mégret a amené la petite fleur de la fraîcheur et de l'innocence.

Ses propos à la Berliner Zeitung sont-ils également frais et innocents ?

Oui, bien sûr, c'était innocent. Mais de toute façon, les propos ont été démentis.

Quelle conclusion tirez-vous de cette victoire électorale pour les prochaines élections législatives ?

Cette élection prouve que le scrutin majoritaire n'est pas le barrage que certains croient infranchissable pour tenir le Front national hors du Parlement et de la légitimité démocratique. En 1989, Marie-France Stirbois avait été élue à Dreux au scrutin majoritaire, mais il y avait eu un fait particulier qui l'avait aidée : les quatre foulards de Creil. Cette fois, il n'y a aucun fait particulier. Cette victoire de Vitrolles signifie que dans toutes les circonscriptions où le Front national dépasse aujourd'hui les 25 ou 30 %, il pourrait, si un fait exceptionnel intervenait et il en interviendra bénéficier d'une lame de fond populaire en sa faveur. Ce ne serait alors que l'expression de la volonté du peuple. Curieux démocrates que ces hommes de l'établissement qui considèrent que la démocratie marche à sens unique : quand elle va dans leur sens, le peuple est bon, quand elle va dans l'autre sens, le peuple se trompe.

Quel « fait » imaginez-vous ?

Imaginez une victoire du FIS en Algérie, et la fuite vers la France de centaine de milliers d'Algériens du FLN. Ou une explosion dans les banlieues.

Il n'empêche qu'en dehors d'une situation exceptionnelle, le Front national enfermé politiquement dans un ghetto, sans alliés, ne pourra arriver au pouvoir. Dans les années 60, on se demandait : à quoi sert le Parti communiste ? Aujourd'hui, à quoi sert le FN ?

Nous ne servons pas à rien puisqu'on parle de lepénisation des esprits. Quant aux alliances dont nous aurions besoin, elles ne viendront pas forcément des partis, mais des individus. Les partis peuvent eux-mêmes se décomposer. La vie politique est un long parcours. Au Front national, nous ne sommes pas entrés en politique pour recevoir des prébendes. Mais ce sont les événements qui font l'histoire, pas les hommes. En avril 1940, l'armée française était encore la meilleure du monde...

Dans un sondage CSA, publié lundi dernier par Le Parisien, il apparaît que les habitants des quatre villes dirigées par des maires du Front national constatent que rien ne s'est amélioré, sauf en matière de sécurité et d'environnement. La banalisation municipale n'est-il pas le plus grave danger qui guette votre parti ?

Je constate d'abord avec plaisir, qu'en dépit du pilori médiatique sur lequel on les cloue depuis des mois, ces maires gardent une image positive auprès de leur population. Quant aux questions posées, les gens savent bien que, pour l'essentiel, elles ne relèvent pas de la compétence du maire, mais de celle de l'Etat.

Un autre sondage, publié cette fois, par le journal Le Monde, indique que plus de 75 % des Français estiment que votre parti représente « un danger pour la démocratie ». La « diabolisation du FN », ça marche ?

Oui, ça marche, surtout quand le sondage est fait après trois mois de pilonage médiatique. Mais si ces sondages sont exacts, les hommes politiques de l'établissement devraient dormir tranquilles. Il est sûr que les 25 % restants voteront pour le Front national, alors qu'il n'est pas sûr du tout que les 75 % autres voteront pour l'un des partis de la bande des quatre.

Dans votre programme, vous n'avez pas renoncé au libéralisme économique, mais vous y avez ajouté des principes protectionnistes. Voulez-vous inventer le libéralisme dans un seul pays ? Voulez-vous faire de la France, l'Albanie de l'Europe de l'Ouest ?

Nous sommes en faveur de l'économie de marché. Nous avons toujours critiqué sévèrement le communisme, et le fait que nous soyons le pays du monde le plus proche du système marxiste, avec un nombre de fonctionnaires considérable et des prélèvements obligatoires trop lourds.

Mais pour lutter contre la mondialisation, nous avons préconisé un protectionnisme éclairé, qui nous permette de nous défendre contre le dumping, la pression qu'exercent des pays dont le coût du travail est moins élevé que le nôtre.

Nous souhaitons donc le rétablissement des frontières et leur contrôle, de façon à nous mettre en état de rivaliser avec les productions étrangères sans être asphyxiés par elles. Nous sommes libéraux, nous ne sommes pas anarchiques.

N'y a-t-il pas tout de même contradiction entre votre profession de foi libérale et votre refus du libre-échangisme ?

Disons que nous sommes pour un libéralisme national. Aujourd'hui nous sommes, comme vous le dites, dans la religion du libre-échangisme, c'est-à-dire la liberté du renard dans le poulailler.

Peut-on remettre en cause l'ouverture de nos marchés quand on sait qu'un Français sur quatre travaille pour l'exportation ?

Soyons sérieux. Sur un PIB de 7 700 milliards, l'excédent de la balance commerciale est de 100 milliards.

Votre programme, en proposant le smic à 7 000 francs, n'est-il pas, là encore, en contradiction avec le libéralisme qui préconise plutôt la diminution des contraintes ?

Cette mesure nous apparaît comme un moyen de dignité élémentaire au point de vue social. D'autre part, cette mesure nous interdit d'aller trop loin dans la mondialisation. Si vous mettez en parallèle des économies où le salaire est de 200 F par mois, et d'autres où le salaire est de 10 000 F, il est bien évident qu'au bout d'un moment celui de 200 F va monter et celui de 10 000 va baisser. Ce sont des vases communicants.

Ce que la classe politique va avoir à gérer, c'est l'effondrement des rémunérations, et elle n'y résistera pas. C'est le fruit de la politique qu'elle a choisie d'adopter sans réserve. La mondialisation, la réduction de l'espace mondial, tout cela existe, c'est évident. Mais ce mouvement de mondialisation ne doit pas être accepté béatement. Il peut être jugé. On peut considérer qu'il est bénéfique ou maléfique. On peut considérer qu'on peut le freiner, le contrôler, l'orienter, ou au contraire pagayer dans le sens du courant. Et ceux qui pagayent dans le sens du courant, alors qu'on entend déjà les chutes quelques kilomètres plus loin, sont des fous.

Les pays qui créent le plus d'emplois sont ceux pourtant qui sont libéraux sans états d'âme sociaux, comme les Etats-Unis ou l'Angleterre, et le plus immergés dans la compétition mondiale...

Ce que je dénonce dans l'établissement politique français, c'est la contradiction de son propos et le mensonge de son message. Quand il dit : nous pourrons assurer l'entrée dans la mondialisation et en même temps préserver le statut social complexe, lourd et ruineux des Français, je les attends, moi, à la sortie de ce dilemme.

Le fait qu'il y ait mondialisation et qu'il faille en contrôler les effets négatifs ne doit pas nous faire oublier les pesanteurs et l'archaïsme de nos structures. Mais nos options économiques et sociales, à la différence des utopistes économiques, sont hiérarchisées. Eux mettent l'économie en tête de toutes les valeurs et soumettent à l'économie l'ensemble de leur comportement. Nous, nous pensons que la politique est avant l'économie et que la morale est avant la politique. C'est un choix de société que nous faisons et auquel nous soumettons, en reconnaissant ses forces considérables, la vie économique.

Olivier POGNON et Eric ZEMMOUR

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