lundi 31 mars 1997

L'irrésistible montée de Mégret

C'est la victoire du petit sur les grands. Du besogneux sur les brillants. Du scientifique sur les littéraires. De l'austère sur les épicuriens. Du méthodique sur les pagailleux. De l'organisateur rationnel sur les tribuns.

Bruno Mégret avait, disait on, tout contre lui : charisme, verbe, chaleur, tout lui manquait, lui manquerait à jamais. Le délégué général du Front national n'en a pas moins remporté un succès éclatant. Bien sûr, ce n'était pas un choix politique, plutôt un sondage de popularité. Bien sûr, il y a trois ans, lors du précédent congrès, c'est Georges-Paul Wagner, avocat de Le Pen, qui reçut cette éphémère consécration. Bien sûr, Jean-Marie Le Pen était hors concours, chef unique inlassablement plébiscité.

Il n'empêche. Ceux qui, vieux compagnons de Le Pen mis sur la touche, catholiques traditionnalistes et nostalgiques monarchistes, avaient cru trouvé en Bruno Gollnisch un rempart à la résistible progression de Mégret, ont dû déchanter. Le secrétaire général du FN a perdu hier une bataille, et la guerre aussi. Mégret a gagné parce qu'il avait l'agenda le plus rempli, la présence sur le terrain la plus active, la fréquentation des militants la plus assidue. Pendant que le secrétaire général du FN se perdait dans l'entrelacs des arbitrages partisans, accumulant ingratitude et rancune, les Mégret conquéraient Vitrolles. Vitrolles vécu par les militants du Front national comme un espoir de rédemption, de maturation, de consécration. Comme la preuve par neuf de l'efficacité de la méthode Mégret. Comme si cet ancien du RPR allait extirper du patrimoine génétique de l'extrême droite les gènes séculaires de la désorganisation et de la division, du goût romantique pour la défaite et la marginalité, et du rapport schizophrène entretenu avec le pouvoir, que l'on vénère et craint d'assumer à la fois.

Une culture symbolisée par Jean-Marie Le Pen. Dont les « dérapages » relèvent également du sésame médiatique et du ghetto politique. Avec Le Pen, le Front national ne « sert à rien », au sens où le Parti communiste ne servait à rien dans les années 60, en dépit de ses 20 % de voix. Sans alliés, et sans perspective d'alliances, le chef du FN, hanté par le souvenir du retour inattendu du général de Gaulle en 1958, en est à attendre l'événement-tornade qui emporterait tout, pays et classe politique, et le consacrerait sauveur.

Virage républicain...

Longtemps, Bruno Mégret s'est réjoui de voir le bélier Le Pen enfoncer les défenses et « tabous » du « politiquement correct ». Désormais, certains de ses amis n'hésitent plus à murmurer que « Le Pen est un obstacle à la progression du Front national ». Pourtant, les deux hommes partagent la même conviction : le Front national ne parviendra au pouvoir que sur les décombres des partis de droite, du RPR en particulier. En 1972 déjà, Le Pen fondait le FN, persuadé que de Gaulle mort, son parti n'en avait plus pour longtemps. Vingt-cinq ans plus tard, Mégret rêve de refonder le RPF le mouvement populaire et national forgé pour de Gaulle en 1947 sur les ruines d'un RPR embourgeoisé, technocratisé, et européanisé.

Mais là ou Le Pen, qui connut les heures sombres et humiliantes des 0,1 % à l'élection présidentielle, s'émerveille encore de « sa » réussite exceptionnelle d'avoir fédéré une extrême droite balkanisée, Mégret se projette déjà dans d'autres combats et conquêtes. Question d'âge, de formation, d'origine sociale aussi, peut-être. L'enfant du peuple breton a toujours souffert sans l'avouer de ne pas être admis aux bonnes tables de la respectabilité, tandis que le fils de conseiller d'Etat n'a que mépris pour la bourgeoisie dont il vient. Pour cela, Mégret n'hésite pas à jouer de l'ambiguïté. Théoricien de la « grande alternative » avec l'ensemble des partis de « l'Etablissement », il se fait le chantre de l'alliance avec une partie de la droite. Naguère auteur de « cinquante propositions » dont l'une, particulièrement remarquée alors, prévoyait le retrait de la nationalité française aux naturalisés depuis 1974 il a défendu, lors de ce congrès, l'introduction solennelle, dans les statuts du FN, d'une référence aux valeurs de la « république ». Pour l'instant, Mégret parie que son parti imposera sa domination à une droite en décomposition après une victoire de la gauche aux législatives, par exemple. Mais jusqu'où sera-t-il prêt à aller, pour accéder au pouvoir, quelles déclarations de bon goût républicain, sera-t-il prêt à faire, quelles divisions de son parti sera-t-il prêt à accepter ?

Hier, Bruno Mégret a longuement rendu hommage à Jean-Marie Le Pen. Comme s'il voulait prévenir les réactions outragées d'un chef ombrageux, qui voit, derrière tout et tous, complots et comploteurs. Puis, il a longuement fait acclamer sa femme, Catherine. Une manière de montrer à tous ceux qui ne l'auraient pas compris que la force et l'avenir sont de son côté.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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