Les voyages militants du président de Démocratie libérale
Rien ne vaut une mauvaise réputation. Elle protège des importuns, facilite les contre-pieds et déconcerte les conformistes. Ainsi d'Alain Madelin. Sa réputation d'ours mal léché était devenue légende ; sa passion exclusive des livres et des dossiers versait dans le lieu commun ; et proverbial était son dédain des hommes et du terrain. Son arrivée à la tête du Parti républicain devenu Démocratie libérale avait inquiété la plupart des cadres du mouvement qui craignaient sans l'avouer une direction lointaine et hautaine.
Alors, quand Madelin sourit et dit bonjour, ils n'en reviennent pas. Quand il boit des coups et les écoute, les mains dans les poches, ils sont aux anges. Quand il fait la tournée des popotes militantes, c'est le bonheur. Leur « cher Léo » ne venait plus depuis si longtemps. Quand il interrompt les réunions politiques, au nouveau siège du parti, rue de l'Université, d'un comminatoire : « On n'est pas au café du commerce », c'est l'extase des troupes qui ont trouvé « un chef sachant cheffer ». Quand il rédige lui-même argumentaire, bulletin et carte d'adhérent, on crie au génie.
Hier en Dordogne ou en banlieue parisienne, en Alsace demain, Madelin enchaîne. A pied, en voiture ou en avion. Sur un rythme effréné de trois « forums » par semaine.
Madelin prend possession du parti que Léotard lui a cédé. Il tente de réussir l'amalgame entre les vieilles troupes « républicaines », et les renforts « patronaux » de son club Idées-Action. La greffe prend bien. Trop bien. La question désormais pour Alain Madelin est de savoir s'il parviendra à sortir de sa niche marketing. A toucher les jeunes, les salariés. A « retrouver les bases populaires du libéralisme français », comme il ne cesse de le rabâcher.
A Pontoise, lundi, ses hôtes locaux n'avaient rien compris. La salle nombreuse et attentive était directement sortie du listing de la chambre de commerce. Petits patrons, moyens patrons, grands patrons, ils ne posaient pas tant des questions qu'ils poursuivaient une conversation avec de vieux copains. Ici, point d'agressivité, de règlements de comptes, on n'est pas au RPR. La salle commence les blagues que Madelin finit au vol : « Les 35 heures pour les fonctionnaires, ça se fera progressivement, 31 heures la première année, 32 heures la seconde, 33 après »... Madelin obtient sans difficulté le « droit d'inventaire » qu'il réclame vis-à-vis du gouvernement Juppé. Et on acclame des deux mains son credo : « On a essayé en France toutes les solutions étatistes, de droite comme de gauche. Il ne reste plus qu'à essayer une politique libérale. » Mais à partir d'un certain degré de complicité, on risque l'endogamie.
Madelin veut d'autant moins se laisser enfermer dans un ghetto patronal que, s'il conserve l'indéniable antériorité, il n'est plus seul sur le « marché » libéral. Balladur et Sarkozy l'ont rejoint. Avec la bénédiction de Philippe Séguin, leur nouvel allié, qui compte bien les utiliser pour que le mouvement gaulliste écrase, comme jadis de tout son poids, l'espace politique de la droite. Mais Balladur et Sarkozy ne sont que des libéraux économiques, rétorque Madelin, quand lui serait un libéral complet, politique et philosophique. Déclaration des droits de l'homme et mythe d'Antigone en bandoulière. Même quand il s'agit de la consommation des drogues douces ou du contrat d'union civile.
« Vieille droite, vieille gauche »
Sur ces chemins escarpés des questions dites de société, Alain Madelin est bien décidé à marcher d'un bon pas. A s'afficher libéral en dépit d'un électorat traditionnel et d'un parti rétif. A séduire les plus jeunes, qui n'ont pas les blocages des anciens. A montrer avec éclat qu'il peut faire un parti d'opposition qui ne serait pas un parti de droite. Et que, moderniste à tous crins, sensible « à la marche du monde », il est tout aussi éloigné de la « vieille gauche » que de la « vieille droite ». Mais cette « vieille droite » n'affichait-elle pas aussi sa modernité ? Ne voulait-elle pas aussi comprendre son temps, en légalisant l'interruption volontaire de grossesse ? Madelin est-il en train de réinventer le giscardisme ? Un giscardisme avec vingt ans de retard, qui ne déploierait plus ses séductions dans une société encore sous le charme entêtant de l'hédonisme de Mai 68, mais dans un corps social meurtri par le chômage de masse, l'insécurité, et l'anomie du « tout se vaut », où l'on voit de plus en plus les couches juvéniles et populaires, en quête de valeurs, de sens et d'ordre. De sécurité dans tous les sens du terme. Et d'exaspération grandissante devant les « incivilités » et les « profiteurs de l'assistanat ».
Alain Madelin n'ignore pas ce danger. Il prend soin de ne pas se « notabiliser », de se retrouver le moins possible sur les photos qui montrent tous les chefs de la droite rassemblés. De faire de sa réputation de « mauvais garçon de la droite », un atout pour séduire un nouvel électorat.
Il est convaincu qu'il a, pour réussir ce pari, du temps devant lui. Un an, deux ans, trois. La droite n'est pas près de revenir au pouvoir. Foin des anciennes structures cartellisées, RPR, UDF, chacun a le temps et le devoir de croître et embellir. Vive la concurrence. La logique d'Alain Madelin à Démocratie libérale mais aussi celle de Séguin au RPR et Bayrou à Force démocrate est la fin des candidatures uniques, de « l'union » imposée comme un étouffoir sur le petit feu des législatives et autres cantonales.
Coupe-jarrets
Enfin, pas tout de suite. Pour les élections régionales, Alain Madelin avait rêvé se compter. Un court instant, il a même songé à conduire sa propre liste à Paris. Il était furieux comme François Bayrou que François Léotard, ait offert, sans les consulter, la tête de liste en région Ile-de-France au RPR Edouard Balladur. Mais les risques personnels encourus dans une élection coupe-jarrets et les possibles représailles du mouvement gaulliste dans d'autres régions, l'en ont dissuadé. Ses amis, présidents de région sortants (10 d'entre eux sur 22 sont étiquetés Démocratie libérale), auront déjà bien du mal à conserver leur fauteuil. Madelin leur laisse donc la bride sur le cou listes, campagne, alliances bien content si, le jour venu, on ne lui reproche rien lorsque se réalisera la catastrophe annoncée.
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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