samedi 11 octobre 1997

Les pièges tendus à la droite

Défense des classes moyennes, politique de l'immigration, affaires, élections régionales


Il y a ceux qui les voient et ceux qui ne les voient pas. Ceux qui tentent de les éviter avec soin ; et ceux qui foncent dedans avec naïveté et délectation. Ceux qui surestiment l'habileté du premier ministre ; et ceux qui continuent à sous-estimer Lionel Jospin. « On nous tend beaucoup de pièges ces derniers temps », note, prudent Alain Madelin. « Ce sont de grands communicateurs, mais je ne suis pas sûr que ce soient de grands stratèges », répond comme en écho, Eric Raoult, de son bureau de la rue de Lille.

Prenons la politique familiale. La droite y a vu la « première faute de Jospin ». Certains à Matignon reconnaissent à demi-mot « qu'on a peut-être tapé trop fort ». Les socialistes parisiens défendent avec inquiétude « leur coeur de cible » électoral. Mais portent leur regard bien au-delà : « En substituant l'équité à l'égalité, confie l'un d'entre eux, le gouvernement est en train de briser le front sociologique républicain qui résiste le mieux au Front national. Au risque de provoquer un ras-le-bol fiscal des gens qui travaillent et en auront assez de payer pour les quartiers difficiles et les étrangers. » Pour récupérer ce mécontentement avant son grand rival de l'extrême droite, le RPR n'a pas hésité à mettre sa logistique cars et militants au service des associations familiales qui manifesteront aujourd'hui. Le président de la République lui-même est monté au créneau.

Devant ses amis de Démocratie libérale, Alain Madelin tenait pourtant un discours plus réservé : « Nous sommes en train de faire du Blondel. Nous défendons les Le Quesnoy. Rappelons-nous qu'il y a aussi des Groseille dans notre électorat ! » Comme si Alain Madelin se méfiait de l'habileté de Martine Aubry. Qui ne cesse d'arguer que la droite défend les « riches » contre les « véritables couches moyennes » ; et oppose la « domesticité » à la « crèche ». D'où les rappels insistants de Philippe Séguin et de Nicolas Sarkozy pour montrer les millions de personnes concernées. Et puis, foin de précautions : « l'opposition est là pour s'opposer », est le nouveau cri du coeur d'une droite soulagée, qui se croyait condamnée à un long silence.

Ainsi, pendant l'été, avait elle passivement approuvé le rapport Weil sur l'immigration. Et la loi préparée par Jean-Pierre Chevènement devait subir le même traitement flatteur. Jean-Louis Debré, tout heureux qu'on n'abroge pas la loi qui porte son nom, était prêt à tous les efforts.

Habits républicains

La contestation la plus violente est même venue de la gauche de la gauche. Intellectuels, pétitions, frontières ouvertes. Grâce à eux, Lionel Jospin tient la position qu'il affectionne : celle de l'équilibre, de « l'intérêt général », de l'entre-deux « pragmatique et raisonnable ». Qui se soldera sans doute, lors de l'examen du texte, par le dépôt final de l'article 49-3, pour faire taire la gauche, tout en accusant « l'obstruction de la droite ».

Car l'opposition a renoncé aux délices et poisons du « consensus ». La droite était, il est vrai, dans une situation impossible. Soit elle ne s'opposait pas, et le Front national l'accusait de complicité avec le gouvernement. Soit elle affrontait le pouvoir, et elle prenait le risque, dans la fureur du débat, de faire progresser le FN. Entre deux mauvaises solutions, la droite a choisi la seconde. Debré note que son successeur « n'abroge pas sa loi, mais ne l'applique pas ». Le RPR dénoncera les régularisations massives des sans-papiers qui se préparent. « Et les regroupements familiaux qui multiplieront leur nombre par trois ou quatre », tonne déja le secrétaire général de l'UDF, Claude Goasguen, qui rode ses arguments : « Jean-Pierre Chevènement fait dans le consensus républicain. Sa loi dit le contraire. Qui peut-on croire, le Chevènement qui cause ou le Chevènement qui écrit. » En réalité, les habits « républicains » dont se pare le ministre de l'Intérieur, gênent beaucoup la droite. Pourtant, comme le note Jacques Toubon, devenu conseiller à l'Elysée, « la République, c'est la différence de droits entre citoyens français et étrangers même réguliers. Considérer qu'il ne faut pas de différence de droits entre les deux catégories, c'est se rallier à une conception « droit-de-l'hommiste ». Or les amendements tacitement acceptés par Chevènement accordent aux étrangers les ultimes droits sociaux (allocation handicapé, etc.) qu'il leur manquait. Mais la droite a, depuis vingt ans, avalisé, parfois contrainte par le Conseil constitutionnel, cette « évolution droit-de-l'hommiste ». Peut elle s'en sortir en distinguant entre « droits conservés aux étrangers, car régis par l'assurance et ceux supprimés car provenant de la solidarité », comme le proposent certains à Démocratie libérale ?

Blanche hermine

La droite hésite. N'ose briser les tabous de la société médiatique. Ne sait plus ce qui profitera au Front national, lors des prochaines élections régionales.

« Chevènement devrait reporter l'examen de son texte de six mois, souffle d'une petite voix, la RPR Nicole Cathala. Dans le contexte actuel, c'est très dangereux. » Le contexte, c'est bien sûr, « l'affaire Léotard ». Les accusations de meurtre. « Encornet et Trottinette »... Elle ne dira pas, elle, comme son collègue RPR Jean-Pierre Giran, « depuis deux jours, le Front national se gave littéralement », mais elle le pense. Tous les députés de l'opposition ont remarqué que Lionel Jospin, dans sa réponse, mardi, à l'interpellation de François Bayrou, a soigneusement refusé de prendre parti, de montrer tout ce qui pourrait ressembler à une « solidarité des politiques », tout ce qui pourrait salir son hermine blanche de « rigueur et de probité ». C'est « Jospin Ponce Pilate », résume l'avocat de Léotard, le député RPR Patrick Devedjian. Des optimistes invétérés comme l'UDF José Rossi veulent croire que « ce n'est qu'une manoeuvre habile d'un moment ». D'autres, de tempérament plus inquiet, jugent que le chef du Parti socialiste « joue en Paca la gauche contre le Front national ».

« Cynisme et angélisme »

En Provence-Alpes-Côte d'Azur comme ailleurs. Dès juillet, en dépit des objurgations d'une partie de sa majorité, Lionel Jospin refusait de modifier le mode de scrutin des élections régionales. Comme s'il ne voulait pas abandonner cette proportionnelle qui rend le FN si puissant. Mais, pour limiter « l'ingouvernabilité » des conseils régionaux, les socialistes ont repris à leur compte une proposition du RPR Pierre Mazeaud, instituant une sorte d'article 49-3 lors du vote des budgets régionaux. « C'est-à-dire, note un socialiste, partagé entre l'hilarité et l'inquiétude, que la droite devra obligatoirement, pour renverser une éventuelle présidence socialiste, avoir une majorité de rechange. Et donc s'allier au FN dans la plupart des cas. Officiellement. »

Voilà. Les pièges sont tendus. « Le vrai Tony Blair français, c'est Jospin », disent ses amis. « Un mélange de cynisme et d'angélisme, qui n'existe effectivement que dans les univers anglo-saxons et protestants », répond, à droite, un écho plus critique.

Lionel Jospin prépare-t-il d'ores et déjà sa victoire à la prochaine élection présidentielle, sur « l'assèchement du marigot de droite », que prédit fièrement Jean-Marie Le Pen ? Et sur l'affrontement manichéen de second tour avec le candidat du Front national ? A droite, mais aussi à gauche, la question est posée avec de plus en plus d'insistance.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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