lundi 27 octobre 1997

La gauche découvre les vertus du discours sécuritaire

Après le colloque « Des villes sûres pour des citoyens libres »


Longtemps, la gauche n'y a vu qu'un phantasme pour beaufs à la Cabu. L'insécurité n'avait aucune réalité en soi, seul existait le sentiment d'insécurité. La droite n'avait aucun mal à ramener sa rivale sur le cruel terrain des faits : « La différence entre un homme de gauche et un homme de droite est simple, se moquait Charles Pasqua. Quand le premier arrête un malfaiteur, il est malheureux. L'homme de droite, lui, est heureux. »

Ce bon vieux temps est révolu. Lionel Jospin a découvert que la « demande sociale » de sécurité était « légitime ». Que les plus défavorisés étaient les proies les plus faciles. Que la sécurité avait tout pour être un bon thème de « gauche ».

« Sociologie fumeuse »

Certains de ses amis font remonter cette « découverte » à la défaite de Jospin aux législatives de 1983, face à Alain Juppé, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Depuis ce temps, en effet, Daniel Vaillant, son second, resté sur le terrain, ne manquait jamais de citer la Déclaration des droits de l'homme, en particulier son article 2, qui énumère comme droits essentiels : liberté, sûreté, propriété.

Depuis lors, la gauche américaine de Bill Clinton est allée plus loin. Et la britannique de Tony Blair aussi, quand elle n'hésite pas à dénoncer la « sociologie fumeuse » qui excuserait tous les délinquants en raison de leurs origines sociales. Lionel Jospin n'a pas le même goût de la provocation. Mais il a glissé dans son intervention de samedi que l'insécurité progresse depuis les années 60. Avant la crise, le chômage de masse, etc. A quand un grand discours de Jospin vantant le nécessaire retour des valeurs familiales, et dénonçant la démission des parents, les divorces trop faciles et les mères célibataires ? Clinton les a multipliés. Et Tony Blair en a rajouté. Leur électorat populaire a adoré.

Et leur opposition a été laminée. Balayée. Ce jour-là, que resterait-il à la droite française ? Quelques mois après sa défaite, celle-ci se convainc à peine qu'elle doit porter haut le flambeau de l'autorité de l'Etat. Pendant des années, la gauche lui a soufflé qu'elle « courait après Le Pen », que les électeurs « préféreraient toujours la copie à l'original ». Et elle d'avoir honte de Pasqua, et de cacher Debré. Qui osera reprocher à Lionel Jospin de légitimer le Front national en reprenant l'un de ses thèmes majeurs ?

Positionnement

Pourtant, le parti de Jean-Marie Le Pen est convaincu que ce virage de la gauche le sert. Qu'il renforce dans son électorat populaire l'idée qu'il avait raison avant tout le monde. Qu'il conforte le reste de ses analyses sur l'immigration, le mondialisme. Qu'il n'affecte nullement son positionnement « anti-système », tandis qu'il assèche au contraire la droite de tout espace, la prive de tout argument, de toute différence avec son adversaire social-démocrate.

Mais il y a un mais : la réalité. Lionel Jospin osera-t-il vraiment affronter les tabous sécuritaires de la gauche ? Osera-t-il emporter les résistances de son ministre de la Justice et réformer l'ordonnance de 1945 sur la délinquance des mineurs ? Revenir sur leur irresponsabilité de principe, comme l'a fait Tony Blair ? Réprimer systématiquement les fameuses « incivilités » (graffitis, fraudes dans le métro, insultes) à la façon du maire de New York ? Osera-t-il expulser massivement les « délinquants étrangers » comme l'a exigé le socialiste allemand Schroeder, et comme le lui a conseillé le rapporteur Pierre Weil ?

Bref, osera-t-il remettre en question trente ans d'idéologie dominante dans notre pays ? Sa politique de l'immigration tend à prouver le contraire. Après tout, derrière un discours républicain et ferme de son ministre de l'Intérieur, que restera-t-il de la nouvelle loi, sinon une extension du regroupement familial, du droit d'asile, et la régularisation de cinquante mille sans-papiers ?

La chance de la droite républicaine réside dans ce décalage entre les mots et les actes, entre l'intelligence du discours et du positionnement politiques et les pesanteurs idéologiques.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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