jeudi 5 février 1998

Les adversaires de l'euro prennent date

Un colloque pour dénoncer les dangers de la monnaie unique


En football comme en politique, le jeu sans ballon est un art essentiel. On reste sur le terrain, on l'occupe, on guette le moment opportun, le ballon qui passe. Les opposants à l'euro sont dans cette situation. Leurs adversaires maîtrisent et font tourner la balle. La balle médiatique, politique, diplomatique. Rien ne semble pouvoir remettre en cause leur domination. L'année 1998 doit être celle de l'avènement officiel de la monnaie unique. Leur terre promise, après trente années d'errance dans le désert.

En face, le camp des eurosceptiques s'est dispersé et ressemble politiquement à une cohorte hétéroclite d'eurocoincés. Coincés par leur participation au gouvernement comme Jean-Pierre Chevènement et les communistes. Coincés par le président de la République comme Philippe Séguin et une bonne partie du RPR. Coincés par le ralliement initial à la logique de Maastricht de leur habituel porte-drapeau, Alain Madelin, comme les libéraux. Seul le Front national affiche, avec la liberté du mouton noir, son hostilité résolue, même si certains se demandent, à l'écoute des chefs d'entreprise, s'il ne serait pas temps d'opérer un virage.

C'est dans ce contexte politique attentiste qu'est intervenu, hier à Paris, le colloque à la Maison de la Chimie sur « l'Euro de tous les risques ». Ses parrains, Philippe de Villiers et Charles Pasqua, s'avancent sans troupes. Leurs soutiens déclarés sont isolés et marginalisés dans leur formation, Christine Boutin à l'UDF, Maurice Schumann ou Robert Pandraud au RPR, Jean-Claude Lefort au PCF, Julien Dray au PS. Quant à Michel Suchod et le Mouvement des citoyens, ou encore Jean-Claude Lefort et les communistes, ils s'interrogent sur les comportements de leurs patrons respectifs.

Mouvement « souverainiste »

Et tous attendent. Tous prennent date. Tous font de la figuration intelligente. Tous s'évertuent à ne pas laisser de trop grands espaces politiques au Front national. Tous réclament un référendum qui leur permettrait de se coaliser à nouveau, et qui sait, d'accoucher, dans l'effervescence d'une campagne électorale, de ce mouvement « souverainiste », dont certains, à l'instar du Québec, rêvent à haute voix. Tous, comme dans la chanson de Jacques Brel, attendent la bataille qui les fera héros : la ratification du traité d'Amsterdam ; la révision constitutionnelle à Versailles ; la désignation des pays sélectionnés pour l'Euro ; les élections législatives allemandes.

Chacun prend ses marques à sa manière. Très prudent, quasiment sorti de ce combat là, Philippe Séguin se contente d'exalter la nation et de défendre verbalement sa souveraineté. Un brin plus audacieux, Chevènement et les communistes réclament un référendum. Comme Pasqua et Villiers qui, eux, rôdent déjà d'éventuelles formules de campagne. Et de brocarder « l'Euroland dans le world land » (Villiers) ; et de dénoncer « la banque-Etat », après l'ère des « villes-Etat et des Etats-nations » (Pasqua). Comme un banc d'essai au cas où. Pour ne pas rater l'occasion si le ballon passe à proximité.

Encadré(s) :

Pasqua : « Une nouvelle forme de dictature »

« La classe politique française, tout comme l'essentiel des élites économiques et des médias, s'est prise d'adoration pour l'euro, à l'instar du peuple hébreu pour le veau d'or pendant sa longue errance vers la Terre promise. Et quiconque ose douter des vertus de l'idole est instantanément suspecté (...) de contester le but même de la route, la Terre promise, l'Europe en la circonstance. »

« La Banque centrale européenne sera la première instance supranationale dotée de la souveraineté. C'est un peu comme si l'ensemble des pays du monde décidait d'abandonner à l'ONU leur indépendance diplomatique et militaire. Car autant l'indépendance de la Banque de France se conçoit au sein d'un ensemble politique, c'est-à-dire aujourd'hui démocratique, autant elle s'apparente, l'Europe étant ce qu'elle est, à une nouvelle forme de dictature, au sens strict du terme, à l'échelle européenne. Et cette dictature-là, contrairement à celle des marchés de capitaux, qui s'impose à nous, nous l'aurons installée nous-mêmes ! »

« Dans le dos »

« Il n'est pas de traité sur lequel on ne puisse jamais revenir, ou alors nous serions encore en train d'appliquer ceux de Campo-Formio ou de Versailles. »

« Quel est donc ce pays qui se prétend encore souverain, et qui, d'ici moins de cinq ans, aura entièrement confié à d'autres, et pour toujours, ce qui jusque-là relevait de ses ministères des Finances, du Budget, de l'Intérieur, de la Justice, c'est-à-dire l'essentiel de ses pouvoirs dits précisément régaliens. Et tout cela dans le dos des Français ! »

Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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