lundi 2 février 1998

La présidence bis du gaulliste Philippe Séguin

Le RPR reste le RPR dans la « rénovation » et la « fidélité » à Jacques Chirac


C'est une épreuve et une leçon. Un moment et une éternité. Un verre à moitié plein et une bouteille à moitié vide. Dans ces assises sans enjeu de pouvoir, la politique s'est nichée là où elle a pu, entre idéologie et affectif, entre Chirac et Séguin, entre Europe et nation : un nom et quelques lettres.

Depuis huit mois, Philippe Séguin avait fait patte de velours politique et idéologique. Il avait choisi de ne pas laisser mourir le parti gaullo-chiraquien. Il avait refusé d'imposer ses idées à tout un mouvement où il se savait minoritaire. Il avait renoncé à « nettoyer » des fédérations dirigées par les hommes lige d'Alain Juppé. Il avait plaidé démocratie et reconciliation. Il les a eues. Dans la tête. Comme un boomerang.

Certes, une moitié des mandataires ont approuvé sa volonté de troquer RPR pour RPF. De retourner aux sources pour mieux se projeter en avant. De dire haut et fort leur attachement à ce « cher et vieux pays », et leur méfiance à l'égard de l'Europe nouvelle, comme l'avait expliqué crûment trop ? Charles Pasqua. Mais les autres ont sifflé Pasqua. Et averti Séguin. Comme s'ils avaient voulu borner sa légitimité de président du mouvement, définir ses responsabilité de fondé de pouvoir du chiraquisme ; et délimiter le champ d'action de chacun.

Le premier des seconds

Alors la réconciliation pouvait s'accomplir, celle de Juppé et Séguin, de Sarkozy et du militant ; mais surtout de Chirac et de son mouvement. Alors Séguin pouvait redevenir Séguin et, dans son ultime discours, brocarder les tigres asiatiques, les marchés et la World Company, exalter la gloire de la nation et sa souveraineté inaliénable, ou distinguer soigneusement entre assistance et solidarité. Le séguinisme n'est pas mort, mais il est sous tutelle. Il a le droit de parole et de pensée, mais ne peut définir une politique différente de celle du président de la République. Aujourd'hui, le député des Vosges est le premier des seconds. Mais il n'est encore que le second.

Philippe Séguin a sans doute sauvé le RPR d'une mort annoncée. Il lui a permis d'accoucher, quoi qu'il en ait, du grand parti que la droite attend depuis des lustres, qui ose défendre sans honte ni tabou les principes de l'économie de marché, le travail, le mérite, l'effort, la patrie et la famille. Il lui offre la chance historique de redevenir le pôle dominant de l'opposition, et d'attirer à lui les électeurs de l'UDF, autrefois rebutés par son étatisme, ou du Front national, découragés par sa pusillanimité.

Mais il le fera au profit de qui ? De Chirac, prochain candidat à sa réélection ? De Sarkozy, jeune futur secrétaire général qui rêve sans honte de posséder un jour un grand parti de droite à sa dévotion ? Ou de Philippe Séguin, gaulliste de gauche devenu leader d'une droite en voie de droitisation ? Philippe Séguin savait, en s'emparant du RPR, que ce ne serait pas une partie de paisir. Il sait depuis hier que cette machine forgée par et pour un autre n'est toujours pas sienne... Il sait qu'il aura besoin de conduire beaucoup de combats électoraux pour que ses adhérents s'identifient à lui, et à lui seul. Il sait qu'il devra ouvrir en grand portes et fenêtres du mouvement pour qu'arrivent de nouveaux militants, adhérents, sympathisants, qui n'auront pas connu Chirac.

Paradoxalement, cette reculade lui donne ce qui lui a le plus manqué : du temps. Il n'aura plus à se justifier, sans cesse, sous la pression des médias et des chiraquiens, de la pureté de ses intentions élyséennes. La messe est dite : Chirac est le candidat naturel du mouvement. Le vrai patron. Le seul inspirateur. Mais il réside à l'Elysée. Pas rue de Lille. Et Philippe Séguin a appris hier, dans la souffrance et la douleur, son métier de chef de parti.

Encadré(s) :

« Foin d'imposture »

Les principaux extraits du discours de clôture de Philippe Séguin.

- Renouer le pacte républicain : « Il n'est pas trop tard pour rendre vie au grand espoir qui s'est levé (en 1995), pour renouer le pacte républicain. » « En 1995, vous aviez été nombreux à vous dire que peut-être une voie nouvelle était en train de s'ouvrir. Et, deux ans après, vous avez exprimé par un vote votre déception. Nous y sommes certainement pour beaucoup. Nous n'avons su ni vous parler ni vous entendre. Alors que vous étiez sans doute prêts à tirer toutes les conséquences de la grande ambition à laquelle vous aviez adhéré, nous n'avons su ni vous expliquer l'effort qu'elle implique ni vous mobiliser pour l'accomplir. Alors, aujourd'hui, nous venons vous dire humblement, mais résolument, que nous nous sommes efforcés, loyalement, patiemment, méthodiquement, de tirer les enseignements de ce rendez-vous manqué, que nous sommes prêts à faire en sorte, avec vous, qu'il soit possible à nouveau de faire changer le cours des choses. »

- Les mêmes tracas : « C'est vers les Français que nous devons aller. C'est aux Français que nous devons nous adresser. Et dès maintenant. Nous devons leur dire que nous ne sommes pas là pour défendre des intérêts particuliers, que nous ne sommes les représentants d'aucun groupe de pression, que nous ne sommes ni une faction ni un parti. Nous devons leur dire ceci : regardez les hommes et les femmes qui peuplent nos rangs. Ils vous ressemblent. Ils ont les mêmes problèmes, les mêmes tracas quotidiens, les mêmes inquiétudes. Ils partagent avec vous les mêmes souvenirs et les mêmes espérances. Pas plus que vous ils ne croient aux théories idéologiques, aux programmes clés en main. »

« Ni truc ni élixir »

- Scepticisme : « Vous qui en avez tant vu et tant entendu, vous ne croyez plus guère à la capacité de la politique de peser sur le cours des choses. Vous la voyez surtout comme un jeu auquel se livrent des spécialistes, des professionnels qui sont bien les seuls que cela intéresse encore (...), que vous jugez d'autant plus sévèrement que vous n'admettez pas plus les engagements non tenus que les manquements à l'honnêteté. »

- Valeurs : « Plus la France assumera fièrement son identité, plus elle s'appuiera sur un Etat fort et une démocratie rénovée, plus elle sera à même de peser sur les affaires du monde. »

- Partage du travail : « Foin d'imposture ! On nous dit : puisqu'il n'y a pas de travail pour tous, partageons les restes. Cette démarche a un nom : c'est une capitulation. Si la baisse de la durée du travail était vraiment créatrice d'emplois, pourquoi diable s'arrêter à 35 heures ? Pourquoi ne pas aller à 32 heures, comme le suggéraient les écologistes, à 30 ou à 25, voire au-delà ? Poser la question suffit à démontrer l'absurdité de la démarche. »

M. Séguin fustige les « faux prophètes ou les charlatans qui prétendent détenir le truc ou l'élixir qui permettront de tout régler, sans douleur ni délai. Car il n'y a pas de recette miracle contre le chômage, pas de potion magique, pas de batterie de mesures ou de plans anti-chômage qui vaillent. Il n'y a rien à envisager qui soit facile, indolore et efficace à lui seul. En fait, c'est toute la politique du pays qui doit se trouver réorientée vers la lutte contre le chômage ».

« Insuffisances passées »

- Coupables et responsables : « Ce n'est pas faire injure à la vérité que de dire que le chômage peut être réduit. Ne serait-ce que parce que nombre de pays développés, d'Europe ou d'Amérique du Nord, ont su le démontrer. Si nous prenons le risque de le dire, c'est parce que nous sommes conscients de nos insuffisances passées et conscients de nous être trompés. Nous nous reconnaissons coupables et responsables. »

- Libéralisme : Face à la mondialisation, « nous avons le choix entre la volonté et la soumission ». Face à des marchés qui verraient bien la France « devenir une zone de loisirs, il est temps de nous battre (...), de favoriser l'émergence de groupes français mondialisés, d'éviter leur prise de contrôle par des intérêts étrangers, afin que la France ne devienne pas une simple succursale, une simple annexe de pôles extérieurs ». Il défend l'idée d'une « taxe mondiale sur les mouvements de capitaux », pour limiter la volatilité des marchés.

- La gauche et le FN : « Ils ont au moins en commun d'avoir monté leur fonds de commerce sur la division des Français. Nous aurions beaucoup à redouter de voir la majorité, coalition hétéroclite, incapable de définir une ligne simple et claire et de s'y tenir, s'installer aux commandes de nos régions. » « Il y a tout à redouter d'un parti (le FN) qui, lorsqu'il se laisse aller, trahit sa vraie nature liberticide, xénophobe et raciste. Voter Front national, outre une image ternie de la France, c'est l'assurance de plus de régions socialistes, vertes et communistes. »

Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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