mardi 1 avril 1997

A double sens

« Ville morte » jusqu'au départ des délégués lepénistes, Strasbourg s'est « réveillée », hier, en fin d'après-midi.


La politique, ce sont d'abord des mots. Des mots que l'on dit, que l'on proclame, que l'on se dispute. Des mots qui engagent parfois, et qui s'oublient souvent.

Ce long et tumultueux week-end strasbourgeois a été l'occasion d'une âpre bataille linguistique. De part et d'autre d'une ville physiquement divisée en deux camps, où chacun mimait les rites d'une guerre civile, les mêmes mots étaient utilisés, et magnifiés : République et citoyen.

Les manifestants de samedi entendaient maintenir le Front national aux portes de la République, comme les congressistes du FN, confinés aux marges du centre-ville. Ils étaient farauds de leur « mouvement citoyen », transformant modifiant, affadissant ? sans s'en rendre compte le substantif en adjectif, comme dans « entreprise citoyenne », ou « rendez-vous citoyen ».

« Fascistes » et « gauchistes »

Jean-Marie Le Pen, lui aussi, chérit par dessus tout le mot de citoyen. Il l'emploie, dans son sens ancien, lorsqu'il aime à saluer ses partisans, par un révolutionnaire « salut et fraternité ». Lors de ce congrès, le FN a ostensiblement modifié ses statuts, pour mieux faire référence à la République et ses valeurs, liberté, égalité, fraternité, laïcité. Le souci tactique est évident : rentrer dans le cadre républicain, d'où ses adversaires veulent l'expulser. Ne pas fermer la porte à d'éventuelles alliances, au cas où, un jour, peut-être...

L'ordre contre la « chienlit »

Chaque camp a sa vision de la République : universaliste, niant généreusement toute différence de droits entre français et étrangers, fondée sur le « décalogue » de la déclaration des droits de l'homme, du côté de ceux qui battaient le pavé place Kléber ; étroitement liée à la nation, et à sa souveraineté, fondée exclusivement sur la volonté du peuple, chez ceux qui arpentaient les interminables couloirs du Palais des congrès.

Chacun dénie le droit à l'autre de se dire républicain : les manifestants n'ont cessé de proclamer que le FN n'était pas un parti comme les autres, « F comme fasciste, N comme nazi ».

Les chefs du Front national ont tenu à voir dans leurs adversaires de samedi, non pas les leaders des partis de gauche, mais les « gauchistes extrêmistes » de Ras l'Front et autres collectifs. Le Pen n'a pas surnommé au hasard Catherine Trautmann « Cathy la rouge ».

Le président du FN tente ainsi, de ressusciter à son profit aidé en cela par les énergumènes casseurs qui se sont illustrés samedi soir la thématique gaullienne de juin 68, celle de l'ordre contre la « chienlit », de la République contre les rouges « totalitaires ».

Mais les manifestants de samedi sont les mêmes qui, il y a quelques semaines, vomissaient la loi Debré, confondant dans une même opprobre comme s'ils reprenaient à leur compte l'ancien slogan de leurs parents « CRS-SS » la loi de la République et celle de Vichy, Jean-Louis Debré et les hôtes de l'hôtel du Parc.

Trop et mal aimée

Mais au Front national, de nombreux délégués n'ont approuvé l'incantation républicaine que dans un exclusif souci tactique, avec « restriction mentale », comme l'autorisaient jadis les jésuites. Car le parti de Jean-Marie Le Pen est un hétéroclite caravansérail où se côtoient désormais amoureux inconsolables de Marie-Antoinette et sans culottes qui la gardent à la prison de la Conciergerie, républicains à la Gambetta et contempteurs de la « gueuse », gaullistes et pétainistes.

Ce matin, chacun avait depuis longtemps abandonné Strasbourg, rangé bannières et slogans, convaincu d'avoir raison, fier d'avoir porté quelques heures durant le « vrai » flambeau républicain. La République sortait dépenaillée de ce corps à corps, le bonnet phrygien déchiré à force d'avoir été tiraillé, comme hébétée d'avoir été trop et mal aimée.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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