jeudi 17 avril 1997

Le chaud et froid de l'Elysée

Les démentis à répétition de l'Elysée et Matignon n'éteignent pas les rumeurs persistantes.


Jacques Chirac aime-t-il les paris ? Les paris risqués ? Où il est à la fois la Française des jeux, le principal parieur et le gros lot ? Dans ce cas-là, il dissoudra l'Assemblée nationale dans les semaines qui viennent. Les dates sont déjà décidées par les experts en délais constitutionnels... et en « ponts » de mai : le 1er et 8 juin. Mais le président peut demander un délai de grâce : « Encore une minute, monsieur le bourreau ! » Ou, comme on dit à l'Elysée : « Ces rumeurs sont sans fondement. Tout cela n'est absolument pas d'actualité. Le président dispose d'un certain délai de réflexion. » Il en a besoin.

Pour la première fois, sous la Ve République, un président dissoudrait sans crise avec sa majorité comme en 1962, ou avec la rue comme en 1968, ou avec l'Assemblée élue avant lui comme en 1981 et 1988. La République française adopterait pour l'occasion les moeurs de la monarchie parlementaire anglaise où le pouvoir n'hésite jamais à dissoudre quand l'économie va mieux, quand l'opposition va mal, quand le vent de la mode ou des sondages le porte, bref quand ça lui chante.

Mais une dissolution souveraine, décidée à froid, permettrait à l'opposition de renvoyer le locataire de l'Elysée à la noble austérité des moeurs gaulliennes : s'il perd, il s'en va. Ou, au mieux, il a les mains liées. Deux ans seulement après avoir arraché de haute lutte le flambeau. Tout ça pour ça...

Collision

Or, les derniers sondages ne sont pas aussi bons que le pouvoir pouvait l'espérer. Or, le découpage des circonscriptions, concocté par Charles Pasqua en 1986, sous la surveillance de François Mitterrand et Michel Charasse, fut à peu près... honnête. Bonnes raisons qui n'empêchent pas les rumeurs de galoper. Il suffit que Jacques Chirac reçoive le président du Sénat, René Monory. Que le Conseil des ministres soit particulièrement bref. Qu'Alain Juppé s'éclipse. Que François Léotard soit reçu à Matignon. Que François Bayrou distille quelques petites phrases. Que...

Et tant pis si un Conseil restreint sur le Zaïre avait débordé sur le traditionnel Conseil des ministres ; si, à l'heure du déjeuner, le président de l'Assemblée nationale, Philippe Séguin, avait cédé son couvert au président du Botswana. Et que la Constitution ne prévoit pas de consulter celui-ci avant de dissoudre.

La rumeur s'emballe car les plus hauts responsables ont pris la sympathique mais dangereuse habitude de réfléchir à haute voix. Et que les bonnes raisons ne manquent pas pour légitimer un acte opératoire : l'embellie économique ; les médiocres résultats du chômage, aujourd'hui comme dans un an ; la collision des calendriers européen et national ; les affres de Bercy pour boucler le budget 1998 ; l'anémie politique de la gauche ; les mises en examen annoncées des ministres centristes Arthuis et Barrot, sans oublier l'encerclement judiciaire des hiérarques RPR de la Ville de Paris.

Tous ces arguments sont inlassablement ressassés par les partisans de la dissolution depuis le début de l'année. Il y a quelques semaines, lors de la contestation de la loi Debré par les cinéastes, certains, proches du bureau présidentiel, y ont vu l'occasion idéale : une crise qui ne demandait qu'à s'amplifier, un Lionel Jospin qui, plus que rétif, était contraint de s'y engager ; un pays dans ses profondeurs, très favorable au gouvernement...

Mais le président rejeta l'hypothèse. On ne parie pas sur un mouvement de rue, qu'on ne maîtrise pas... Est-ce bien raisonnable de parier sur des électeurs ?

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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