Les conséquences du choix présidentiel sur l'équilibre politique.
Les campagnes électorales ne se répètent jamais. Elles sédimentent, c'est tout. Car les rôles-titres et les positionnements sont finalement assez limités. Quand Jacques Chirac lance hier la campagne des législatives, il s'efforce de se réapproprier cette thématique de la « réforme » et du « changement » qui a fait, il y a deux ans, sa fortune présidentielle. Quand Lionel Jospin, dès dimanche soir, expose sur une pique, toute démocratique, la tête d'Alain Juppé, au nom de « l'ultralibéralisme » honni, il ne veut pas seulement tirer parti de l'impopularité persistante du premier ministre, avec un slogan aussi simple qu'efficace : « Au secours, Juppé revient ! » Il s'efforce aussi, surtout, d'habiller l'actuel hôte de Matignon avec les hardes de son prédécesseur, Édouard Balladur. Jospin se réinstalle ainsi, et toute la gauche avec lui, sur les terres, grasses électoralement, de la défense des acquis, des services publics, de l'exception française, menacés par l'hydre libéralo-européenne. On sait que Lionel Jospin fut particulièrement exaspéré de voir Philippe Séguin, et Jacques Chirac à sa suite, s'imposer comme le chantre de la « lutte contre la fracture sociale », tandis qu'il se voyait rejeté, lui comme Balladur, dans le « cercle de la raison ».
Cette fois, il a pris les devants. Quitte à se dévoiler, et laisser le président moduler son message, se mettre en avant pour séduire les électeurs légitimistes, cacher ce Juppé qu'on ne saurait trop voir ; et rejeter avec une véhémence calculée tout procès d'intention en libéralisme débridé. Jacques Chirac, et Juppé avec lui, se souvient de sa cuisante défaite de 1988, quand Mitterrand l'accusait de vouloir « brader la Sécu ». Mais Jospin sait trop, pour l'avoir vécu quand il était « en responsabilités », que toute réforme, pour « faire entrer la France dans l'Europe en position de force », ne peut être qu'adaptation, banalisation, bouleversement des situations acquises, en un mot toujours un gros mot en France : libérale.
« Moins de France »
Dans cette campagne à fronts renversés, les socialistes reprendront les thèses d'Emmannuel Todd sur la nécessité de défendre l'identité nationale contre les effets délétères de la mondialisation, tandis que les chiraquiens devront, même avec des pincettes, s'inspirer d'Alain Minc, de Balladur et de Sarkozy. Quand Juppé et Chirac proclameront « moins d'État », la gauche s'inquiétera : « Moins de France ? » Les socialistes courront après leur électorat populaire, tenté de suivre les sirènes lepénistes, au risque de perdre la bourgeoisie éclairée, moderniste et droit-de-l'hommiste, qui ne comprendra pas que les héritiers de Mitterrand renient l'héritage européen de l'ancien président. De son côté, le pouvoir, même si la droite de la droite n'a pas le temps de s'organiser, pourrait voir s'éloigner de lui la frange populaire, nationale, républicaine, qui soutient massivement le RPR, tous ceux qui reprochent à Juppé d'avoir achevé la mue balladurienne de leur Rassemblement, de l'avoir définitivement transformé en un parti libéral, social, européen. Comme l'UDF.
C'est pourquoi la cible Juppé est habilement choisie par Jospin. Qui en rajoute délibérément, l'accusant, lui, et Madelin, et Sarkozy, et tous les libéraux, d'avoir troqué sa vieille casquette de « conservateur » pour une nouvelle, empruntée aux chapeaux de Margaret Thatcher, de « destructeur ». Il fait ainsi un aveu de taille : le conservateur, c'est lui. Et le « parti du mouvement » est passé à droite. Mais n'est-ce pas Jacques Chirac lui-même qui regrettait, à la fin de l'année dernière, que les Français soient si conservateurs ?
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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