samedi 26 avril 1997

Le nouveau sprint d'Alain Madelin

Le président d'Idées Action entre en campagne.


C'est la rencontre d'une chaise vide et d'un gros mot. D'une OPA manquée et d'un « je t'aime moi non plus » murmuré. Alain Madelin a commencé sa campagne électorale comme Jean Alesi débute ses courses de grands prix : à fond, à fond, à fond. Et dans les graviers. Il a eu le tort ou la maladroite ingénuité de marquer la campagne de la majorité, encore dans les limbes, du sceau infâmant de « libéral ». Un gros mot pour Jacques Chirac et Alain Juppé qui y ont vu de surcroit un « complot de communication », une « tentative d'OPA ». Qu'ils se sont empressés de rejeter comme inamicale.

Mais Juppé a besoin de Madelin qui a besoin de Chirac. Quand le premier ministre constate que Madelin boude le lancement de la campagne, mardi dernier, au Palais des Congrès, il lui téléphone aussitôt. « La majorité a besoin de toi », tel est le message qui lui est envoyé en substance. Car si la seule présence médiatique de Madelin a permis aux socialistes de discourir à loisir sur la brutale irruption dans notre douce France du « capitalisme dur », la bouderie persistante de l'ancien ministre des Finances aurait pour le chef de la majorité les mêmes conséquences délétères que son départ tumultueux de Bercy fin août 1995 : la victoire symbolique du conservatisme contre le changement, de la « rigueur » technocratique contre la « vigueur » libérale. Et cette impression détestable que la dissolution n'est bien qu'un « coup », puisqu'il n'y a pas changement de politique.

Mais Madelin n'a pas les moyens de dire non, même s'il hésite à dire oui. Entre les écueils de la récupération et de la marginalisation, il doit en effet naviguer au plus près. « Je veux apporter mon capital, sans le diluer », dit-il en privé, avec ce style de gestionnaire de fonds de pension qu'il affectionne parfois. Pas facile. Lors de l'élection présidentielle de 1995, Madelin fut le chantre convaincant du « sursaut libéral ». Qui s'acheva par une hausse en rafale des impôts de près de 100 milliards de francs. Où le ministre des Finances qu'il fut prit plus que sa part.

Grand féodal

Paradoxalement, le destin politique de Madelin fut sauvé par Juppé et son renvoi brutal de la fin de l'été. Mais Madelin ne peut rejouer cette pièce une seconde fois. Ne peut plus enrober d'un flacon libéral une classique potion technocratique. Ne peut plus démissionner quelques mois après son intronisation. Ne peut plus apparaître comme une « boîte à idées » incapable de gérer et de réformer.

Mais depuis son départ de Bercy, Madelin a également pu apprécier les rigueurs castratrices de la machinerie constitutionnelle et partisane de la Ve République. Son échec à la présidence de l'UDF, et son refus de rompre avec le président Chirac, ont fait de lui une sorte de grand féodal qui aurait pu être l'âme de la Fronde, à la fois cardinal de Retz et duchesse de Chevreuse, mais se contente d'être régulièrement reçu par le roi, pour dire tout le mal qu'il pense de Mazarin.

« Je suis un sprinter, pas un marathonien », avait-il alors coutume de répondre à ses amis qui s'impatientaient. Madelin a cru que la dissolution et la campagne éclair qui s'en suivrait lui donnerait l'occasion rêvée d'une victoire surprise. Mais Juppé et Chirac ont rudement sifflé le faux départ. Alors, Madelin est reparti hier, à Asnières. Avec son cher « ascenseur social » toujours en panne. Avec ses appels au peuple contre la nomenklatura. Avec la « liberté » comme dynamite d'une société bloquée qui empêche la promotion de la nouvelle génération. Ce n'est pas un hasard si Alain Madelin a choisi de mettre son premier discours sous le patronage paradoxal de la « cohésion sociale. » Comme un clin d'oeil ironique à la campagne présidentielle de Jacques Chirac. Comme s'il voulait rappeler au président que la nostalgie est toujours ce qu'elle était, et le convaincre sans grand espoir que son « ni-ni » mitterrandien, ni socialiste ni libéral, et sa campagne balladurienne, s'appuyant sur les partis et un libéralisme bon chic bon genre, ne lui donnera qu'une victoire étriquée, sans enthousiasme ni élan, qui provoquera inmanquablement « un troisième tour social », une fois le temps de la rigueur (re) venu.

Brûlante étiquette

Au passage, Madelin tente une fois encore d'arracher de son dos la brûlante étiquette « d'ultra » ; et montrer qu'il n'est, en Europe, qu'un honnête démocrate-chrétien libéral, qu'Helmut Kohl est son frère de lait idéologique, que Margaret Thatcher n'est qu'une grande soeur très dogmatique.

Ce début de campagne ratée a cependant prouvé à Madelin qu'il avait pour l'instant échoué. Qu'entre méfiance élyséenne et caricature socialiste, on pouvait aisément le ramener à la case départ, lorsqu'il n'était que le « monsieur programme » de la droite, aussitôt oublié qu'utilisé, caricaturé autant que dédaigné. Une rude et cruelle leçon.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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