mardi 3 juin 1997

Les mines de Philippe Séguin

Philippe Séguin est arrivé au bord du Rubicon. Mais il ne peut se contenter d'y pêcher à la ligne. Alors, il rameute, il consulte, il s'affûte. Il sait, comme il l'aurait confié à l'Est Républicain, que s'annonce une « lutte au couteau » entre lui et Alain Juppé qui « veut garder le RPR ».
« Lui et les autres veulent repartir comme avant. Je vais donner un coup de pied dans la fourmilière ». Bien sûr, Philippe Séguin pourrait créer un nouveau parti. Tout l'y pousse. Sauf le « nerf de la guerre », l'argent public, distribué exclusivement aux partis ayant présenté des candidats aux dernières élections législatives. Alors, dans son schéma idéal, Philippe Séguin s'emparerait du RPR, pour lui redonner sa vigueur d'autrefois, lorsqu'il était un mouvement gaulliste, populaire, républicain. Ainsi, c'est la bataille de 1990 lorsqu'il tonna avec Charles Pasqua contre l'embourgeoisement du mouvement gaulliste qui recommence. Avec les mêmes hommes et les mêmes arguments. Et les mêmes résistances.

Déjà, les deux hommes se plaignaient que le RPR fut devenu un parti libéral, social, européen, une sorte d'UDF-bis. Déjà, ils avaient vu leur charge héroïque se briser sur les murs de la forteresse édifiée par le secrétaire général Alain Juppé, rue de Lille. Déjà, Charles Pasqua s'était rendu compte qu'il ne tenait plus rien au RPR. Et qu'un discours vibrant de Séguin ne peut rien contre des responsables de fédérations aux ordres. Au RPR, rien n'a fondamentalement changé : les portes sont verrouillées à triple tour, par l'équipe d'Alain Juppé, même si les hommes de l'ancien premier ministre, Mancel, Stefanini, Bédier, Copé, ont vu leur position personnelle affaiblie par leur échec électoral de dimanche. Les assises du mouvement ne sont pas prévues avant l'automne. Seul le président peut en convoquer d'exceptionnelles. Seul il peut remettre son mandat en jeu. Le ferait-il d'ailleurs, qu'il serait sans aucun doute confortablement réélu par les hommes secrétaires de fédération qu'il a nommés. « C'est nous qui avons la dynamite, pas eux », note, sarcastique, un ami de l'ancien premier ministre.

Privé de dynamite, Philippe Séguin pose des mines. Les appels à la démission du président du RPR défait, au nom de la démocratie, vont se multiplier. Mais il est peu probable qu'Alain Juppé les entende. Pour l'instant, il a le soutien indéfectible du Président de la République, qui seul pourrait, s'il désirait que Juppé rende les clefs du mouvement qu'il lui a confiées il y a deux ans, obtenir sa rédition sans combat.

Soulagement et rancoeur

Dans la forteresse RPR, une seule porte peut céder aux coups de bélier séguinistes : la présidence du groupe à l'Assemblée nationale. Un groupe réduit à la portion congrue, avec des députés partagés entre le soulagement d'avoir échappé à la guillotine électorale, et la rancoeur contre un premier ministre et un président de la République qui les a menés à l'abattoir, la fleur au fusil. Une porte si fragile qu'Alain Juppé et ses amis sont prêts à lui ouvrir toute grande. Mieux vaut offrir quelque chose qu'on ne peut défendre. Michel Péricard sera prié de laisser la place. Élu président du groupe RPR, Philippe Séguin prendrait ainsi une position stratégique sur le premier champ de bataille de la recomposition de la droite : l'Assemblée nationale. Mais cela lui suffira-t-il ?

Ne risque-t-il pas de se laisser enfermer dans un titre médiatiquement flatteur, mais politiquement limité ? Peut-il accepter un « Yalta » du RPR : Juppé rue de Lille, et Séguin au groupe ? Voudra-t-il la peau d'Alain Juppé ? Acceptera-t-il, dans ce cas-là, le combat frontal avec le président de la République, qui soutient son ancien premier ministre ? Pour Philippe Séguin, la question n'est pas simple : son légitimisme naturel, son respect des institutions, qui va parfois jusqu'à la déférence, le pousse à ne pas chercher le combat avec l'hôte de l'Élysée. Mais son ambition présidentielle, clairement affichée dès dimanche soir, doit le conduire à tout faire pour lever l'hypothèque d'une candidature de Jacques Chirac à sa succession.

Alors, pour l'instant, rien n'est décidé. Alain Juppé l'a reçu hier soir. Le président le verra aujourd'hui. Comme si chacun testait la détermination de l'autre.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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