mercredi 25 juin 1997

Le double défi du nouveau capitaine

Le PR donne naissance à Démocratie libérale.


Un jour peut-être, ses amis regretteront-ils Alain Madelin. L'Alain Madelin d'avant, celui qui vous soufflait au visage la fumée de ses longs cigares ; qui vous recevait les pieds sur son bureau ministériel ; qui ne vous saluait pas ; qui vous assénait abruptement ses théories brillantes où se mêlaient Hayek et Benjamin Constant, le dernier article du Wall Street Journal et les paradoxes de Bastiat. Le Madelin provocateur libertaire qui prônait les frontières ouvertes à l'immigration et la dépénalisation des drogues douces ; et terrassait avec mépris Gilles de Robien (déjà) pour ses thèses sur la réduction du temps de travail. Le Madelin d'avant qu'il soit chef de parti.

Depuis trois semaines, Alain Madelin a téléphoné à tous les présidents de fédération du Parti républicain. Pour les séduire, les motiver, les dynamiser. Il a même appelé de nombreux élus hachés menus par la grande broyeuse de la dissolution. Pour prendre de leurs nouvelles, les soutenir, les encourager. Comme si Madelin-câlin avait miraculeusement remplacé Madelin-dédain.

Mais un parti vaut bien une messe. Un parti, c'est d'abord de l'argent public et des députés ; le nerf de la guerre et des troupes. Indispensables pour répondre à la question qui précède toutes les batailles politiques : Madelin, combien de divisions ? C'est pour lui l'intronisation dans le club des grands fauves, des ceux-qui-sont-à-la-table, des « responsables ». Et cela change tout. Longtemps, Madelin fut le brillant second, celui de Léotard, de Giscard, de Chirac. Le mécanicien ingénieux qui n'avait pas son pareil pour découvrir, le temps d'une campagne électorale, sous le capot fatigué d'une 504 familiale, un vrombissant moteur de Ferrari. Pour la première fois, il reçoit les clefs de la voiture qu'il a le droit de conduire où il veut. Dans les graviers ou vers la victoire finale.

Les « importants »

Il devra alors relever un double défi, personnel et historique. Montrer qu'il peut se muer en un capitaine au long cours, en réconciliateur d'une famille déchirée et traumatisée par les échecs, en un organisateur efficace qui sort des sentiers battus de la structure pyramidale, un séducteur irrésistible de « société civile ». Qu'il saura déléguer, même si son prédecesseur déléguait trop.

Comme d'autres à droite, Alain Madelin rêve de son « congrès d'Epinay ». Qui consacrerait Démocratie libérale, pivot d'une droite rénovée, rajeunie, modernisée, ouverte sur le vaste monde. Ce serait une première en France. Jamais dans notre pays colbertiste et protectionniste, les libéraux n'ont été autre chose qu'une force d'appoint. Utilisée, flouée, cocufiée. Madelin connaît bien l'histoire des désillusions libérales françaises pour les avoir vécues lui-même. Seuls les radicaux, aux temps glorieux de la IIIe République, purent concilier libéralisme économique et exercice du pouvoir. Mais ils défendaient farouchement les petits contre les gros. Comme Madelin. Qui a compris que le libéralisme ne pouvait s'identifier même physiquement avec les riches et les puissants les « importants » d'hier, les « énarques » d'aujourd'hui et devait retrouver ses vertus authentiquement révolutionnaires et populaires.

Ce n'est qu'à ce prix qu'Alain Madelin réussira son pari. Qu'il ne se laissera pas enfermer dans la « niche marketing » des laudateurs du modèle anglo-saxon et des petits patrons. Qu'il ne deviendra pas la copie hexagonale du FDP allemand, tel que le rêve François Bayrou. Car il ne faut pas se leurrer. L'intronisation d'Alain Madelin ouvre une lutte à mort entre lui et Bayrou. A côté du mouvement gaulliste, populaire et républicain, que s'efforcera de recréer Philippe Séguin, il n'y aura pas de place pour deux partis. L'UDF ressemble ainsi à ces jeux électroniques des années 70, « PAC-MAN », où il fallait manger ou être mangé. Après les petites composantes avalées distraitement par les libéraux et les démocrates-chrétiens, l'heure viendra du festin final. Mais qui mangera qui, Démocratie libérale ou Force démocrate, Madelin ou Bayrou ? Madelin est convaincu qu'il aura l'appétit, le charisme, la vitalité, quand Bayrou compte sur son habileté, son intelligence, sa patience.

A Madelin désormais de prouver qu'il a définitivement renoncé à ses ultimes pudeurs d'enfant du peuple, à l'égard d'un pouvoir dont les ors, la férocité et la solitude, l'impressionnaient davantage qu'il voulait bien se l'avouer. Quitte à troubler ses meilleurs amis.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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