Les vérités et les pistes de réflexion « gaullistes » de l'ancien ministre de l'Intérieur
A la veille du conseil national du RPR, qui se tient aujourd'hui à Paris, Charles Pasqua, membre de la direction collégiale de l'équipe provisoire installée par Philippe Séguin, a accordé un entretien au Figaro. Celui qui installa, il y a plus de vingt ans, Jacques Chirac à la tête du RPR et dénonça, aux côtés de Philippe Séguin, le traité de Maastricht, n'a nullement l'intention de ranger son drapeau dans sa poche. Alors que les libéraux de l'opposition, menés par Edouard Balladur, reprennent du poil de la bête, il entend, lui, incarner un gaullisme résolument républicain.
LE FIGARO. Vous êtes, selon Claude Allègre, le seul gaulliste qui reste. Est-ce une distinction qui vous honore ?
Charles PASQUA. Quand il dit cela, j'espère, je sais, que ce n'est pas vrai ! Mais c'est une remarque, qui, venant de celui qui se veut le gaulliste du gouvernement socialiste, ne me contrarie pas.
Plus sérieusement, quand vous voyez l'habileté de Lionel Jospin, n'avez-vous pas l'impression qu'il rend le gaullisme un peu « ringard » ?
L'habileté de Jospin ? Nous verrons dans quelques mois ce qu'il en est. Il me semble, au contraire, qu'il pourrait bientôt redonner toutes ses chances à un gaullisme authentique.
Son gouvernement vous donne tout de même un coup de vieux à vous les gaullistes...
Mettons les pendules à l'heure : si Jospin a été élu c'est parce qu'il a endossé d'une certaine façon les couleurs du « pacte républicain ». J'ai, moi, contrairement à d'autres, le sentiment que nous n'avons pas été battus parce que nous n'avons pas été assez libéraux mais parce que nous n'avons pas été assez républicains. A partir du 26 octobre 1995, la priorité n'a plus été le pacte républicain mais le respect des critères de l'euro. On a tout sacrifié à cet objectif. Lionel Jospin a occupé le terrain que nous avons abandonné.
Alors, vous me demandez si le gaullisme est ringard ? Evidemment que non ! Le gaullisme est plus ancien que de Gaulle et n'est pas mort avec lui. Il n'est pas circonstanciel. Il ne se résume pas à 1940, même si le refus de l'inéluctable est un trait constant du gaullisme. Le gaullisme, c'est la permanence d'une certaine idée de la France. Ceux qui estiment que le gaullisme n'est plus d'actualité sont ceux qui pensent que la France n'est plus d'actualité !
Ne croyez-vous pas que les valeurs républicaines sont transposables dans la Communauté européenne ?
Rien n'est impossible. Mais la conception que nous avons des valeurs républicaines nous est propre. Aucun pays n'a sur son fronton la devise « Liberté, égalité, fraternité ». La France est le seul pays laïc. Le seul pays ayant réussi l'assimilation et bien d'autres choses qui paraissent difficilement compatibles avec l'Europe telle qu'elle se fait actuellement.
Aujourd'hui, au RPR, on entend beaucoup la voix des libéraux et moins celle des républicains. Mais sont-elles réellement conciliables ? Peut-on marier les idées d'un Séguin avec celles d'un Balladur ?
Attention : je ne suis pas contre le libéralisme. La liberté c'est le principal moteur de l'activité humaine. Mais le seul marché ne peut pas jouer le rôle de régulateur de la vie économique et sociale. Ce n'est pas le souhait des Français : ils l'ont montré lors des dernières élections, présidentielle comme législatives. La difficulté c'est de concilier les éléments positifs du libéralisme et la nécessité pour l'Etat de ne pas s'effacer quand le marché est défaillant. Il n'est donc pas du tout impossible de vivre dans un mouvement où certains prônent un libéralisme intégral et d'autres un libéralisme tempéré par la puissance publique. Après tout, en 1992, cohabitaient dans un même mouvement les pro et les anti-Maastricht. Non, la difficulté c'est la synthèse. Ce sera à nos adhérents de la réaliser. Pour ma part, dans cette perspective, celle de nos prochaines assises, j'ai l'intention de préparer un texte à la réflexion de chacun au sein du RPR.
S'agissant de la recomposition du mouvement gaulliste, où en êtes-vous ? Travaillez-vous sur un projet ?
Il ne s'agit pas de définir un projet mais d'actualiser et de définir les valeurs sur lesquelles nous pouvons nous rassembler. On fait un projet quand on se présente à une élection nationale. Or il n'y en a pas dans les six mois à venir et nous ne nous sommes pas davantage lancés dans la constitution d'une écurie présidentielle. Si tel était le cas, je ne m'y associerai pas.
Vous pensez donc que le RPR ne peut pas couper les ponts avec son fondateur, Jacques Chirac ?
Toute tentative dans le mouvement de séparer Jacques Chirac du RPR ou de dresser les militants contre lui est vouée à l'échec. Le mouvement est resté profondément attaché au président de la République. Il n'y aura pas de rupture avec lui. S'il y avait une tentative de cet ordre, son instigateur se ferait laminer. De toute façon, c'est inscrit dans les astres de la Ve République : les cartes reviendront vers Jacques Chirac. Lionel Jospin se heurtera aux mêmes « réalités » qu'Alain Juppé. Et il aura les mêmes résultats.
L'opposition n'est guère combative. Il s'est même trouvé des députés RPR et UDF pour ne pas voter contre la loi Aubry sur les emplois-jeunes. Est-ce parce que les emplois Aubry ressemblent beaucoup à ces « petits boulots » que proposait naguère Philippe Séguin ?
Philippe Séguin n'a jamais proposé d'embaucher 350 000 fonctionnaires ! Il faut bien comprendre la perversité profonde de la méthode de Martine Aubry. Si on voulait aller au bout de sa logique, on pourrait voter un texte de loi qui prévoirait : article 1er, le chômage est interdit ; article 2 : il sera créé autant d'emplois que nécessaire ; article 3 : le financement sera assuré par le budget de L'Etat dans les meilleures conditions possibles ! Non, soyons sérieux. Cet argent prélevé sur les forces vives créera des emplois improductifs et aggravera les difficultés économiques du pays.
Est-ce qu'il n'y a pas tout de même un certain affaissement de la droite face à un FN en constante progression ?
A partir du moment où, dans une majorité constituée de deux grands mouvements politiques, vous essayez de vous mettre d'accord sur tout, de rechercher des compromis permanents, cela signifie que vous abandonnez toutes vos valeurs. C'est une des raisons qui explique la montée du FN.
Ce n'est pas la seule. Vous parlez d'un affaissement de la droite mais il y a eu surtout un affaissement de l'Etat. Le pouvoir politique a accepté de transférer une partie de ses pouvoirs à des autorités prétendument indépendantes. Il a accepté d'abandonner de plus en plus toute notion de responsabilité. Surtout, on s'est effacé devant les technocrates. Français et Européens. On les a tous laissés galoper en liberté les technos de Bruxelles ! Et maintenant comme on n'est pas capables de s'organiser à quinze au sein de l'Europe, on passe à vingt-cinq. C'est le bazar intégral ! En réalité, on n'est d'accord sur rien ! Les vraies questions ne sont pas tranchées. On sait de moins en moins vers quel type d'Europe nous nous dirigeons. Mais si on continue de la sorte, on va tout droit vers la constitution d'une fédération, obligatoirement vouée à l'éclatement.
La situation actuelle est donc dangereuse. Elle produira un jour des fruits amers. Quand les citoyens se rendront compte que les hommes politiques, quels qu'ils soient, n'ont plus le pouvoir de régler leurs problèmes, on risque d'assister à une poussée nationaliste ou à une poussée contre les institutions démocratiques qu'on accusera de ne plus remplir leur rôle. C'est pour cela, pour revenir au début de notre entretien, que je suis certain de l'avenir du gaullisme car il apparaîtra une fois encore comme la bonne réponse à tous ces défis.
Anne FULDA et Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire