jeudi 18 septembre 1997

Un premier vote révélateur du tourment idéologique de la droite

Au terme du débat sur l'emploi des jeunes à l'Assemblée nationale


Les libéraux, qui rêvent de convertir toute l'opposition, ne sont pas au bout de leur peine. Le débat parlementaire autour des emplois jeunes de Martine Aubry l'a prouvé avec éclat. Malgré la pugnacité d'Alain Madelin, de Nicolas Sarkozy et d'Edouard Balladur, tant au RPR qu'à l'UDF, de nombreux députés ne se sont pas résolus à condamner ce texte.

L'UDF avait pourtant paru, la semaine passée, plus cohérente. Sous l'impulsion d'Alain Madelin, qui qualifiait les emplois Aubry d'« ersatz », le groupe de l'Assemblée s'était rallié à une position franchement hostile. Même François Bayrou, le patron des centristes, qui n'a jamais caché sa méfiance envers le libéralisme, s'était fait une douce violence. « S'imaginer qu'il suffit de créer des emplois avec l'argent des impôts pour que ça aille mieux pour les jeunes en France, c'est se tromper », déclarait-il. En tant que président du groupe UDF au Palais-Bourbon, il chargeait Pierre Cardo (Démocratie libérale) de défendre une motion de renvoi en commission, et Maurice Leroy (Force démocrate) de présenter une question préalable. Deux procédures parlementaires symbolisant une opposition de principe.

« Reality show » gaulliste

Fière de son unité, l'UDF regardait avec un brin de condescendance les états d'âme du RPR. Filmé dans les couloirs de l'Assemblée, le dialogue entre Pierre Mazeaud et Jean-Louis Debré fut le premier « reality show » des gaullistes en phase d'introspection. Un scène qui a traumatisé bon nombre de députés, élus ou battus, de l'opposition.

Plus profondément, c'est le positionnement politique et stratégique du RPR de Philippe Séguin qui se trouvait mis à la question. Le mouvement gaulliste est-il libéral ou interventionniste ? Cette vieille interrogation ressurgissait avec une rare violence, et minait les fondements de l'alliance séguino-balladurienne.

D'un côté, Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy, proches en cela d'Alain Madelin, avaient très tôt condamné l'orientation du gouvernement sur l'emploi des jeunes. « Cela va ou bien accroître le déficit ou bien accroître les impôts, et, à terme, cela aggravera le chômage », avait pronostiqué l'ancien premier ministre. Nicolas Sarkozy jugeait, lui, « dogmatique » le « choix qui consiste à créer trois cent cinquante mille emplois pour les jeunes dans le secteur public ».

Les séguinistes se montraient plus nuancés. Leur chef de file n'écrivait-il pas il y a peu que le marché, seul, ne pouvait résorber le chômage ? Dans cette même logique, bon nombre de ses partisans, tenants de l'interventionnisme de l'Etat, Pierre Mazeaud, Nicole Catala, Robert Pandraud, Etienne Pinte, François Cornut-Gentille, n'ont pu hier se résoudre à voter contre le texte de Martine Aubry. Ces députés mettaient ainsi le doigt sur le problème posé au maire d'Epinal : comment devenir le premier opposant à une politique dont on se sent proche, au nom d'un passé et d'amis (Balladur, Juppé) qu'on a longtemps fustigés pour leur tropisme libéral ?

Alain Madelin n'a pas manqué, hier, de se gausser : « Beaucoup ont emprunté des idées socialistes, et ils ne les ont pas toutes rendues. » Le patron de Démocratie libérale n'ignorait pas que cette sentence s'appliquait aussi à ses propres troupes.

« Tirer sur le Père Noël »

On savait auprès de lui qu'il y aurait, pour reprendre la formule de François d'Aubert, « de la perte en ligne ». Mais on ne pouvait imaginer que les députés de Démocratie libérale seraient plus nombreux à ne pas condamner le projet Aubry que leurs collègues centristes...

Il est vrai que les votes d'hier ne répondaient pas tous à de pures logiques idéologiques. Ainsi, le balladurien Patrick Devedjian ou Raymond Barre, grand pourfendeur de la dépense publique, se sont-ils abstenus. Dans les couloirs, certains députés de l'opposition avouaient qu'ils n'avaient pu résister à la pression de leurs électeurs, des jeunes et de leur famille. « Il est difficile de tirer sur le Père Noël », résumait Alain Madelin.

D'autres, tel Hervé de Charette, jugeaient maladroit de s'opposer franchement à un texte dont l'intention est louable, alors que la droite au pouvoir n'avait pas prouvé son efficacité dans ce domaine. Un aveu qui sonnait comme un regret pour ce fervent partisan du candidat Jacques Chirac à l'élection présidentielle.

Encadré(s) :

Séguin : « Quels que soient les ricanements »

« Moi même, j'ai beaucoup hésité. » Invité hier soir du journal de France 2, Philippe Séguin a reconnu que le projet Aubry sur l'emploi des jeunes l'a, comme nombre de ses amis, beaucoup embarrassé. Mais s'il s'est finalement décidé à voter contre ce texte, c'est qu'il a jugé la « méthode » mauvaise, en dépit d'une intention « louable, légitime, généreuse »,

Il a refusé de voir dans l'élection de Jean-Louis Debré à la présidence du groupe RPR à l'Assemblée, la victoire d'un candidat de l'Elysée sur un séguiniste. « Faites-moi confiance, a-t-il lancé, si j'avais voulu peser sur le vote, croyez-moi j'aurais fait plus de 30 voix ! » Et d'ajouter : « Ceux qui disent que notre réconciliation n'est pas en bonne voie, en seront pour leurs frais. »

A ceux qui s'étonnent de ses premières semaines de présidence du RPR sans éclat, il a répondu que la démarche d'introspection et de retour sur soi qu'il a choisie « sera poursuivie, quels que soient les ricanements ». « Notre critique, a-t-il remarqué, aura d'autant plus de force qu'elle pourra s'adosser à un projet crédible. » Et un projet crédible, « ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval » !

En attendant cette « remontée en charge progressive » du mouvement gaulliste, le doute ne doit pas s'installer : « Nous sommes l'opposition », a affirmé Philippe Séguin sans oublier de « prendre acte du nouveau reniement du premier ministre sur les 35 heures ».Trente-huit abstentions

Deux députés apparentés UDF, Jean-Pierre Soisson (Yonne) et Alain Ferry (Bas-Rhin), ont voté pour le projet de loi Aubry de même que leur collègue RPR des Ardennes Jean-Luc Warsmann.

Trente-huit députés de l'opposition RPR-UDF se sont abstenus.

Dix huit appartiennent au groupe RPR : Michel Bouvard (Savoie), Victor Brial (Wallis-et-Futuna), Michel Buillard (Polynésie), Nicole Catala (Paris), Henry Chabert (Rhône), François Cornut-Gentille (Haute-Marne), Lucien Degauchy (Oise), Patrick Devedjian (Hauts-de-Seine), Marc Dumoulin (Haut-Rhin), Robert Galley (Aube), Michel Hunault (Loire-Atlantique), Patrice Martin-Lalande (Loir-et-Cher), Jean-Louis Masson (Moselle), Pierre Mazeaud (Haute-Savoie), Robert Pandraud (Seine-Saint-Denis), Etienne Pinte (Yvelines), Robert Poujade (Côte d'Or), et Emile Vernaudon (Polynésie).

Dix neuf appartiennent au groupe UDF : Pierre Albertini (PPDF, Seine-Maritime), Raymond Barre (Rhône), Dominique Baudis (FD, Haute-Garonne), Marie-Thérèse Boisseau (FD, Ille-et-Vilaine), Bernard Bosson (FD, Haute-Savoie), Hervé de Charette (PPDF, Maine-et-Loire), Georges Colombier (DL, Isère), René Couanau (FD, Ille-et-Vilaine), Claude Gaillard (DL, Meurthe et Moselle), Hubert Grimault (FD, Maine-et-Loire), Pierre Hellier (DL, Sarthe), Denis Jacquat (DL, Moselle), Edouard Landrain (FD, Loire-atlantique), Paul Patriarche (app. UDF, DL, Haute-Corse), Bernard Perrut (DL, Rhône), Gilles de Robien (DL, Somme), Joël Sarlot (DL, Vendée), François Sauvadet (DL, Côte d'Or) et Gérard Voisin (DL, Ain).

Député non inscrit, Philippe de Villiers a voté contre le projet de loi tandis que son collègue du Mouvement pour la France Dominique Caillaud (Vendée) s'est abstenu.

Thierry PORTES et Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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