lundi 29 septembre 1997

Philippe Séguin ou la stratégie de l'humilité

Le nouveau président du RPR réaffirme sa « fidélité » à Jacques Chirac


Des applaudissements. Nourris et polis. Mâtinés ici ou là de soupirs de soulagement ou de sourires en coin. Quand Philippe Séguin a expliqué samedi, dans son discours d'ouverture du conseil national du RPR, « qu'on imagine mal son président (c'est à dire lui-même) se dresser ou a fortiori se présenter contre le président de la République sortant », il n'a pas subi les brocards, les insultes et les bras d'honneur qu'essuya Michel Rocard il y a près de dix-sept ans lorsqu'il annonça à la tribune d'un congrès du Parti socialiste qu'il ne se présenterait jamais contre celui qui n'était encore que le premier secrétaire du parti socialiste, François Mitterrand.

Pourtant, même si ce geste spectaculaire doit alimenter à foison les comparaisons narquoises venues de droite comme de gauche entre les destins avortés de Séguin et de Rocard, il faut préciser que les tempo choisis par les deux hommes sont exactement à l'opposé. Rocard proclamait sans cesse ses hautes ambitions, et rompait quelques mois avant l'échéance. Séguin ne cesse de protester sans être cru de l'innocence de ses intentions, et fait allégeance en humble vassal à son suzerain cinq ans avant le grand tournoi de l'Elysée.

Rocard voulait prendre tout le monde de vitesse ; Séguin cherche à se donner du temps. Et de l'air. Pour imposer son autorité à un mouvement rétif et pour le transformer.

« Grand talent »

En étant présent au raout d'Edouard Balladur, il y a dix jours, il a commis une double faute tactique : en donnant l'impression qu'il se liguait avec Léotard, Sarkozy et l'ancien premier ministre contre le président de la République, et qu'il conduisait le RPR sur les brisées idéologiques de cette « pensée unique » tant brocardée. Sa contre-offensive de ce week-end lui permet à l'inverse d'apaiser la vindicte des chiraquiens et le tourment d'un mouvement qui n'aurait pas supporté une nouvelle guerre fratricide ; et de reprendre sa liberté programmatique et politique vis-à-vis des libéraux balladuriens.

Mais cette réaction médiatique à une campagne médiatique ne résoudra pas tout. Il y a dans l'inquiétude cyclothymique du président de la République un mélange contradictoire de mépris affiché pour le « caractère velléitaire » de Séguin et de crainte pour son « grand talent ». De même, il y a dans l'attitude du maire d'Epinalun mélange contrasté de fureur contre les « conneries de Chirac » et une révérence inhibitrice devant le fondateur du RPR et président de la République. Il est probable que Philippe Séguin n'osera jamais porter les armes contre Chirac. Quand Charles Pasqua rédigea la motion de synthèse adoptée lors des assises de juillet dernier, c'est Philippe Séguin lui-même qui biffa le mot « refondation » du RPR, pour celui, moins iconoclaste, de « rénovation ». Cela ne signifie pas que le projet élyséen de Philippe Séguin soit pur fantasme médiatique. Mais il repose d'abord sur une réussite éclatante du mouvement gaulliste aux prochaines élections législatives. Et puis, est-on si sûr que, laminée par cinq années de vacuité cohabitante, la présidence de la République demeure la « clef de voûte » de nos institutions ?

Une chance paradoxale

Mais tout cela est loin. Fort loin. Les prochaines échéances nationales sont les élections régionales. La pire des épreuves pour le RPR de Séguin : mode de scrutin proportionnel qui favorise le Front national ; beaucoup de sortants qui limitent le nécessaire renouvellement ; imbrication étroite avec l'UDF, qui empêche de faire entendre sa différence.

Philippe Séguin a une chance paradoxale : les 15 % obtenus par le RPR lors du premier tour des élections législatives. Même si ce score ne signifie pas grand-chose si ce n'est la perversité profonde de la mécanique des « candidatures uniques » RPR-UDF, inaugurée il y a quinze ans , faire mieux ne sera pas trop difficile. Mais si la défaite mathématiquement annoncée devait se révéler trop lourde, on peut être sûr que les ennemis du maire d'Epinal sonneront l'hallali.

Alors, on lui reprochera d'avoir troublé des militants en introduisant « la rationalité dans une construction émotionnelle », et « le germe PSU de l'introspection dans une machine sans état d'âme » ; de vouloir devenir « vizir à la place du vizir », et de ne pas être un « chef » ; d'enfermer le mouvement gaulliste dans une nostalgie des origines et de frayer avec les « ennemis » UDF ou balladuriens. Tout et son contraire. La « refondation » sera de nouveau à l'ordre du jour. Contre Séguin. Et l'arme de la « fusion » RPR-UDF en un « grand parti du président » encore brandie.

On ne sait pas si le président de la République aura alors les moyens politiques de réaliser ce qu'il n'a pas osé entreprendre alors qu'il était le vainqueur triomphant d'il y a deux ans. On peut être convaincu cependant que cette lutte se révélerait l'ultime collapsus d'un mouvement qui se refuse obstinément à admettre que les partis politiques, même les plus glorieux, sont mortels.

Encadré(s) :

« Arrêter de fantasmer »

« Ce sera à Jacques Chirac et à lui seul de décider de ce qu'il aura à faire au terme de son septennat, a lancé samedi Philippe Séguin devant le conseil national du RPR. Le mouvement étant ce qu'il est, le mouvement ayant été créé par qui l'on sait, on imagine mal son président se dresser ou a fortiori se présenter contre le président de la République sortant. Alors, il serait grand temps d'arrêter de fantasmer. »

Le président du RPR a tenu à couper court aux « stupidités qu'on déverse depuis trois mois sur l'éventualité de relations conflictuelles entre le mouvement et Jacques Chirac ». « Vous avez donné votre chef à la France. Pour l'accompagner, vous aurez un patron », a-t-il ajouté.

« Dégonfler les baudruches »

A propos de l'action du gouvernement socialiste, Philippe Séguin a estimé qu'après près de quatre mois « le temps est venu de dégonfler les baudruches ». Il s'en est pris en particulier au « couple vedette installé à l'Education nationale », le ministre Claude Allègre et le secrétaire d'Etat Ségolène Royal, « avec une subtile répartition des rôles pour une virtuose orchestration du néant ».

Dénoncant « la gabegie désormais programmée du plan Aubry », il a critiqué le « matraquage fiscal » et regretté les « milliers d'emplois qui vont retourner à la clandestinité » en raison de la baisse des aides aux emplois familiaux.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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