Consacrés la même année, ils se sont, depuis longtemps, choisis comme adversaires
C'est une histoire d'épiderme et de mémoire, de grandes heures et de petits riens, d'agaceries et d'ambition.
Depuis des années, Philippe Séguin et Lionel Jospin s'observent, s'épient, se jaugent. Se détestent. Se « cherchent ». Ces temps-ci, ils se sont souvent trouvés.
Comme si leur consécration concomitante premier ministre et chef (du premier parti) de l'opposition avait mis en pleine lumière une sourde et ancienne rivalité. Comme si leur destin similaire de fils dédaigné Mitterrand qui préfère Fabius, Chirac qui ne jure que par Juppé avait aiguisé une flamboyante susceptibilité. Comme si un même milieu petit-bourgeois et un passé identique de technocrate, longtemps en seconde division, avait porté au paroxisme leur complexe de supériorité. Comme si leur vision commune d'une France assoiffée d'égalité et de sécurité les avait conduits sur les mêmes terres de la République sociale, qu'ils se disputent avec une égale âpreté.
Dès 1986, Lionel Jospin, alors premier secrétaire du PS, a repéré ce ministre du gouvernement Chirac qui tonne contre la dérive libérale de ses amis. Et s'installe sans complexe sur les terres sociales de la gauche. En 1993, Philippe Séguin confie à ses proches que l'ex-ministre de l'Education nationale est l'un des rares leaders socialistes à avoir compris que l'électorat populaire s'accroche, au grand dam méprisant des élites, à la République et à la nation. A surveiller, donc. A l'époque, pourtant, Lionel Jospin est un préretraité dont on n'utilise guère les compétences. Un an plus tôt, son « oui critique » au traité de Maastricht a été enseveli sous les grandes orgues mitterrandiennes. Le pouvoir fait du « blairisme » avant Tony Blair. Il ne voit pas venir la critique « républicaine » de son action. Jospin, si. Qui comprend, lui, que Louis Napoléon Bonaparte perce déjà sous son biographe, Philippe Séguin.
C'est une vieille passion française : le « peuple de gauche », déçu par ses chefs, se donne au leader charismatique de la droite, qui lui tient un discours fait d'exaltation de la nation et de préoccupation sociale. C'est Napoléon III après la révolution de 1848. C'est le général de Gaulle après Guy Mollet.
En un an, les « couches populaires » donnent deux fois tort à Mitterrand. Et deux fois raison à Jospin et Séguin. Elles votent massivement « non » à Maastricht. Et abandonnent le PS aux législatives de 1993. Mais, lorsque Lionel Jospin débarque dans la campagne présidentielle de 1995, il est trop tard. Philippe Séguin a offert sur un plateau d'argent ses analyses et son positionnement politique à Jacques Chirac. Dans sa fureur anti-balladurienne, le maire d'Epinal confine Jospin dans le rôle du supplétif de Balladur, de second couteau de la « pensée unique ». Son ironie meurtrit un Jospin anxieux, pas sûr de franchir l'obstacle du premier tour. Il n'oubliera ni la leçon ni l'humiliation. Mais il ne pensait pas que le temps de sa revanche viendrait si vite. Deux ans seulement...
En tenaille
Quand Philippe Séguin découvre à la télévision le discours électoral du premier secrétaire du Parti socialiste, il s'écrie, catastrophé : « On n'a plus rien à dire ! » Lionel Jospin a bien retenu la leçon de François Mitterrand : en politique, il faut se battre sur le terrain que l'on a choisi. Et, pour affronter une équipe Juppé-Chirac qui a troqué le gros rouge du « pacte républicain » pour le whisky de la « modernité », il a choisi. La République comme contrepoint à la modernité. La nation comme contrepoint à l'Europe. L'Etat comme contrepoint à la mondialisation. La rigueur de l'éthique personnelle comme contrepoint au discrédit du politique. Du Séguin sans Séguin.
Mais Jospin n'a pas encore fini de prendre sa revanche. Quelques jours après sa victoire électorale, le nouveau premier ministre préface sa déclaration de politique générale par une longue exaltation, rédigée de sa main, du « pacte républicain ». Séguin fulmine. On le dépouille. Au sein du gouvernement « pluriel », il découvre Chevènement à l'Intérieur et Aubry au social ; son compère du « non » à Maastricht, et son ancienne directrice d'administration centrale au ministère des Affaires sociales. On l'encadre. On le prend en tenaille. On le prive d'air. Comme si Lionel Jospin préparait déjà l'inéluctable confrontation finale. Convaincu que Chirac ne pourra se représenter Balladur trop vieux, Bayrou trop jeune, Madelin trop libéral , il ne veut laisser à Séguin qu'une seule porte de sortie : le libéralisme. Obstinément minoritaire en France depuis deux siècles.
« Fier Sicambre »
Philippe Séguin a entamé sa longue marche vers le pouvoir sur la droite. Mais il doit pour cela en payer le prix. Les rôles sont inversés. L'anxiété a changé de camp. Le sentiment de supériorité aussi. C'est désormais Lionel Jospin qui observe les efforts du nouveau président du RPR avec un brin de condescendance. Il compte les fautes : la prise du RPR par une manoeuvre d'appareils et non par un référendum de militants. L'alliance privilégiée avec Balladur, et son costume libéral à trois boutons. Le risque d'étouffement par les notables qui, en l'adoubant chef de la droite, l'obligeront à se renier, tel l'évêque Saint-Rémi convertissant Clovis : « Courbe-toi, fier Sicambre. Brûle ce que tu as adoré. Et adore ce que tu as brûlé. » Enfin l'impossibilité de résoudre la contradition fondamentale d'un mouvement gaulliste pris entre des élites, la tête dans la mondialisation libérale, et des troupes militantes et populaires, les pieds dans la glaise national-populiste. Sans parler de ce duel avec Chirac où il apparaît tel Michel Rocard face à Mitterrand, révérencieux et pusillanime.
Séguin n'ignore rien de tout cela. Il n'oublie pas qu'il s'est construit, affirmé, sur le message républicain, pas sur le libéralisme. Que le RPR, dont il a tant hésité à s'emparer, est perclus de haines personnelles et de contradictions idéologiques. Que les militants sont tiraillés entre leurs convictions profondes et leur attachement sentimental à Jacques Chirac qui, de Balladur à Juppé, leur a fait avaler bien des potions amères. Qu'il doit réinventer une synthèse gaullo-pompidolienne, adaptée au temps de la mondialisation. Qu'il ne pourra pas se présenter à l'élection présidentielle contre Jacques Chirac, de crainte de faire exploser le mouvement gaulliste. Qu'il a besoin de temps. De débat, même factice. De réconciliation, même artificielle. D'humilité, même orgueilleuse. En attendant, sous les sarcasmes et les brocards, il « s'arme de toile cirée pour les laisser glisser », selon la belle formule du duc de Saint-Simon. Comme le fit il y a peu Lionel Jospin.
Pendant ce temps-là, le premier ministre exerce le pouvoir. Et, s'il n'est pas un adepte des spectaculaires tête-à-queue qu'affectionnaient Chirac et Juppé, Jospin n'en négocie pas moins d'incontestables virages, qui l'éloignent peu à peu des terres riantes du « pacte républicain » pour les contreforts austères de Maastricht. Philippe Séguin n'aurait donc qu'à attendre pour prendre sa revanche. Et retrouver intact son héritage républicain, abandonné une fois de plus par l'équipe au pouvoir. Mais l'heure venue, sera-t-il écouté ?
Encadré(s) :
En toute amabilité
- Lionel Jospin : « Après 200 ans de République, beaucoup des valeurs de la République et des valeurs de gauche se ressemblent. » (19 janvier 1993)
- Lionel Jospin : « Le jour même où le président de l'Assemblée nationale faisait de grands discours sur la République à Epinal, on assistait à une visite de M. Chirac dans une école, où étaient rassemblés de 20 à 30 bambins de 8 ou 9 ans et criant en cadence « Jacques Chirac président (...) » Cela rappelle plus les candidats officiels et Napoléon III que la République. Il faut faire attention quand on fait des discours, surtout s'ils sont cruellement démentis par la pratique. » (2 avril 1995)
- Philippe Séguin : « Je crois très sincèrement qu'il y a un candidat du changement, c'est Jacques Chirac, et qu'il y aura en face de lui un candidat de la continuité : M. Balladur ou M. Jospin qui proposent l'un et l'autre de continuer sans M. Mitterrand ce qu'ils faisaient l'un et l'autre sous M. Mitterrand. » (11 avril 1995)
- Philippe Séguin : « Lionel Jospin, un homme par ailleurs respectable, sent si bien que (un troisième septennat socialiste) ne peut être envisagé par quiconque qu'il nous assure que s'il était élu, il ne resterait pas plus de cinq ans. » (3 mai 1995)
- Lionel Jospin : « Séguin est un des visages de Janus bi-front que fut Jacques Chirac quand il était candidat. Mais je ne crois pas qu'il soit vraiment décidé et capable de mener une politique alternative. Et d'ailleurs, il vient quasiment d'annoncer son ralliement à Maastricht, ce qui prouve bien qu'il est candidat à Matignon. » (18 octobre 1995)
- Philippe Séguin (en réponse à la déclaration de politique générale du premier ministre) : « L'instant ne serait pas si grave que j'esquisserais un sourire en vous observant vous colleter avec la mise en oeuvre du traité de Maastricht (...) Que vous en conceviez des regrets n'échappe à personne. Mais ces regrets sont bien tardifs. Quand on a tiré le vin, il faut le boire, surtout quand on est allé soi-même chercher les bouteilles à la cave. » (jeudi 19 juin)
- Philippe Séguin : « Il y a une contradiction totale entre ce programme (socialiste pendant la campagne des élections législatives) et la réalité sociale, économique, politique. Je crois que M. Jospin l'a rédigé à un moment où il ne s'agissait dans son esprit que de faire bonne figure dans une compétition électorale et sûrement pas de la gagner. S'il avait pensé l'emporter, il ne se serait jamais fourvoyé à écrire certaines bêtises. » (10 juillet 1997 dans Paris-Match)
- Lionel Jospin (en réponse) : « Que l'on soit de gauche ou de droite, en 1997, un homme politique parle autrement. En tout cas, pas de façon aussi prétentieuse. » (17 juillet 1997 dans Paris-Match)
- Philippe Séguin : « Au risque de me voir à nouveau mis au piquet (...) de me faire gronder par Lionel Jospin (...) qu'avons-nous en face de nous ? Un réalisme de type 1988 qui tourne à un certain cynisme au service d'une rhétorique et d'une théâtralité de 1981 qui semble parfois une évocation d'un vieux film déjà vu. » (20 septembre 1997)
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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