lundi 22 septembre 1997

L'équilibre incertain de Robert Hue

Les enthousiasmes et les appréhensions de la majorité « plurielle »


Parfois, il s'interrompt. Pour reprendre son souffle. Pour observer l'effet de ses propos sur l'auditoire. La langue est ronde, bien léchée, sans aspérités, enveloppante, entêtante, comme un écho assourdi de la hiératique langue de bois de jadis ; mais quelque chose d'imperceptible au palais manque. Un je ne sais rien et un presque tout. Un fonds de sauce. Un pas grand-chose, mais qui tienne chaud au corps. Non, décidément, Robert Hue cherche mais ne trouve pas. Il le reconnaît volontiers dans un pauvre sourire sympathique.

A tâtons, il tente « nouvelle citoyenneté », « nouvelle démocratie », pauvres mots bulles qui éclatent au moindre souffle d'air. Pourtant, il demeure à l'écoute. A l'affût. Lui aussi, il sent un peuple oui, il ose de nouveau prononcer le mot en quête de « sens », « d'utopie » même. Il a observé l'incroyable enthousiasme suscité par le Pape, qu'il croyait encore plus surranné que le parti. Il a admiré, ému comme une midinette, la passion des Anglais pour Diana.

En privé, il s'emballe : « Ce qui s'est passé en Angleterre, c'est inouï, c'est une véritable révolution à vrai dire, le peuple a fait plier la reine, la monarchie... » Comme soulagé d'un grand poids. Comme s'il avait fini par croire tout ce qui se disait, s'écrivait, la fin des révolutions, les peuples tête basse entre Hollywood et Wall Street, l'Histoire terminée. Mais si elle n'est pas finie, où file-t-elle, l'Histoire ? Mystère et boule de gomme. Robert Hue sait dire ce qu'il ne veut pas : libéralisme, social-démocratie, stalinisme. Il ne sait pas encore bien dire ce qu'il veut.

Pendant soixante-dix ans, les communistes n'ont accepté aucune question au nom de toutes les réponses qu'ils assénaient. Désormais, leur dernier luxe, dernier bien, dernière utilité, réside dans ces questions qu'ils posent sans avoir de réponse...

Et puis, il y a ce pouvoir tombé sur la tête par surprise. Robert Hue est un miraculé qui se balade sous les lambris dorés, alors qu'il a reniflé l'odeur rance des placards de l'Histoire. Mais ce pouvoir est arrivé trop tôt. La « mutation » du parti n'est pas achevée. Bon gré mal gré, il lui faudra avaler les privatisations de France Télécom, d'Air France. Et l'euro. Bon appétit monsieur !

Car le secrétaire général du PCF veut rester. Au-delà des élections régionales. Avec un unique but : reconquérir les électeurs perdus. Or, les sondeurs qu'il fréquente trop aux yeux de ses anciens mentors lui ont expliqué que ses électeurs perdus s'étaient équitablement répartis entre le Front national et le Parti socialiste. Les premiers jugeaient sans doute que le parti cédait trop au quand dira-t-on médiatique du politiquement correct ; les seconds, qu'il tardait trop à devenir un parti comme les autres. Pour récupérer les uns sans effaroucher les autres, Robert Hue s'est fait équilibriste. Dans les cités, dans les usines, dans les cages d'escalier, voyez mes militants, ma chère et vieille fonction tribunicienne, je suis protestataire ; dans les médias, au Parlement, auprès de mes électeurs, vive la culture de gouvernement !

A tâtons

Pas facile à suivre. Alors, ceux qui ont la nostagie d'un temps où les choses étaient simples à comprendre, renâclent, contestent, sifflent. Hue laisse dire. Pas si mauvais pour l'image : « Ces trois ou quatre cents types qui me sifflent, s'amuse-t-il, s'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer. Pour montrer que le temps du parti monolithique a vécu. » Pour l'instant, le gros du parti tient. Et les électeurs aussi « regardez le sondage dans... ». On lui rapporte les inquiétudes de Lionel Jospin sur le groupe communiste à l'Assemblée, l'impression de désordre, d'indiscipline qui y règne : il s'étonne, rassure, goguenard : « Mais, j'en fais partie du groupe ! »

Hue n'ignore pas que son parti a été ruiné par les abandons, les renoncements, les expulsions. Ceux qui pourraient le soutenir aujourd'hui, les Fiterman, les Herzog, etc., sont partis trop tôt, découragés.

Alors, il avance à tâtons, dans le brouillard. Un pas en avant, deux pas en arrière. Une ouverture de capital à Air France, un référendum contre l'euro. L'équilibriste sur son fil, toujours.

Angoisse existentielle

Robert Hue reconnaît que son parti doit retourner à Jaurès, pour se débarrasser de Jules Guesde ; se réconcilier avec le message de Charles de Gaulle pour se guérir de l'empreinte de Staline. Mais il n'ose aller au bout de sa logique. Il se veut français mais européen ; républicain à l'ancienne mode, mais ouvert aux nouvelles tendances de la « citoyenneté » ; porte-voix des damnés de la terre, mais chéri des médias ; avocat sourcilleux de la souveraineté nationale, mais humanitariste internationaliste ; défenseur des droits sociaux des français mais meilleur ami des sans-papiers ; adversaire de la CSG, mais qui votera sa hausse massive ; ennemi juré de l'Euro, mais soutien d'un gouvernement qui restera dans l'Histoire comme celui qui a enterré le franc français.

Robert Hue ne veut pas y croire. L'Euro ne se fera pas, il en est convaincu. Ou il ne survivra pas longtemps. Ou il sera si faible que ce sera un moindre mal. Ou les peuples se révolteront. « Contre le capitalisme financier, la spéculation, l'Europe des marchands... » La machine est repartie, bien huilée. Une manière sans doute de conjurer par l'abondance du verbe l'angoisse existentielle, celle d'un parti qui a vu la mort en face ; et n'est pas tout à fait sûr d'être vraiment sorti d'affaire.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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