Il s'est porté en première ligne dans le conflit des routiers
Après l'intervention du premier ministre se portant garant devant l'Assemblée nationale de « la parole donnée », après le communiqué diffusé le même jour par l'Elysée, invitant le gouvernement à « prendre les mesures nécessaires pour assurer la liberté de circulation », Lionel Jospin et Jacques Chirac se sont retrouvés, hier, face à face au Conseil des ministres mais à aucun moment, officiellement, il ne fut question du conflit des routiers. C'est ce qu'a affirmé Catherine Trautmann, porte-parole du gouvernement, en laissant percer un certain optimisme quant à l'issue des négociations entre organisations syndicales et patronales qui avaient repris le matin même.
Voici l'homme. Qui s'interpose entre les grévistes et les patrons. Qui offre des sous. Qui improvise une loi. Qui garantit le respect des paroles données. Qui...
Pour son premier conflit social, Lionel Jospin se démultiplie. Toujours bouger pour ne pas être acculé sur un terrain qu'on n'a pas choisi. Et désigner clairement ses adversaires, en l'occurrence l'Union des fédérations de transports qui n'aurait pas dû abandonner la table des négociations et le gouvernement Juppé, coupable d'avoir « laissé pourrir avant, courir pendant, et trahir après ». Au milieu de ces deux coupables désignés à la vindicte publique, Jospin passe, tel Moïse fendant les eaux de la mer Rouge. Imposant le règne souverain du politique à une réalité technique et sociale rebelle. L'intérêt général aux intérêts particuliers. Le bien au mal.
Sa technique politique est désormais rodée. Lionel Jospin n'a pas d'opposition, mais des adversaires qu'il diabolise en les projetant aux extrêmes. Contre la loi Chevènement sur l'immigration, il n'y aurait que des pétitionnaires « irresponsables », ou le Front national. Et, entre les deux, « l'intérêt général », « l'équilibre », la « raison », la « République ». Jospin. Peu importe que le ministre de l'Intérieur rouvre toutes grandes les portes du regroupement familial et du droit d'asile que ses prédécesseurs Pasqua, Debré, mais aussi Joxe ont eu tant de mal à ne laisser qu'entrebâillées : le premier ministre ignore superbement toutes les oppositions qui n'entrent pas dans son schéma commode.
Parfois, les circonstances le servent. Ainsi, quand Jean Gandois dénonce avec éclat la loi cadre sur les 35 heures, Jospin se retrouve naturellement dans la position qu'il affectionne : celle du juste milieu entre les « tueurs » du CNPF et les communistes qui exigent « les 35 heures payées 39 ».
Deux anti-modèles
Dès sa campagne électorale, il avait donné le ton. Le pouvoir s'apprêtait à défendre des thèses « ultralibérales ». Qu'il dénonçait avec plus de force encore que le « socialisme archaïque » depuis longtemps renié. Sur l'Europe, il opposait de même « maastrichtiens » béats et « anti-européens » sectaires. Dès son arrivée au pouvoir, il ne cessait de s'opposer, par son comportement, par le moindre de ses propos même s'il ne prononçait jamais leur nom à ses deux anti-modèles : Juppé l'arrogant et Bérégovoy l'apostat.
Cette religion de l'entre-deux n'est pas un classique centrisme, mais la recherche d'une voie centrale, choisie entre deux extrêmes, préalablement désignés comme adversaires, vomis et chéris à la fois. Il ne s'agit pas de rechercher la solution technique la meilleure, mais de présenter le profil politique le plus avantageux.
Ses ministres l'imitent. Claude Allègre se bâtit une réputation flatteuse entre le « mammouth » syndical et « l'immobile » Bayrou. Peu importe que le ministre de l'Education nationale réforme ou non, qu'il ait simplement changé de partenaire syndical privilégié. Martine Aubry s'est de même efforcée plus laborieusement d'imposer sa réforme des allocations familiales et de l'Aged, entre les 60 000 familles « privilégiées » et les partisans les plus résolus de « l'équité » comme principe dominant de la sécurité sociale.
Ainsi Lionel Jospin est-il bien l'émule de Tony Blair. Non sur le fond, mais dans la forme. On doute en effet que le leader anglais soit favorable aux 35 heures ou au contrat d'union civile. Et jamais Jean-Pierre Chevènement n'osera mettre en oeuvre le programme sécuritaire de son homologue britannique.
Le bien et le mal
Mais il y a bien chez Jospin cette conception anglo-saxonne, protestante, de la politique, où l'alternative n'est pas entre deux solutions légitimes qui s'opposent, mais entre le bien et le mal. Après la démission de Jean Gandois, Pierre Mauroy a eu ce mot devant le bureau national du Parti socialiste : « C'est bien, chacun est à sa place. » La gauche est contre les patrons, du côté des travailleurs, et du progrès : manichéisme vieille gauche que Jospin, en bon élève de Mitterrand, a modernisé. Comme lui, toujours, il s'efforce de conserver sa liberté de choix, ou en tout cas d'en préserver l'illusion.
Ainsi, entre moralisme protestant à l'anglo-saxonne, élitisme trotskiste d'appareil et habileté mitterrandienne, Lionel Jospin trace-t-il son chemin. Sous les fleurs de médias ébaubis et les hésitations d'une opposition interdite.
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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