Avant l'intervention télévisée du premier ministre en milieu de semaine
« La page est tournée pour l'instant. » Nicolas Sarkozy l'a assuré hier sur Europe 1. L'opposition, selon lui, n'en rajoutera pas. En réalité, il pense qu'il suffit de laisser Jospin accumuler les bévues. C'est la théorie du flipper. Quand la machine s'emballe, on gagne des points sans rien faire. Si on l'agite trop, on fait tilt.
Nicolas Sarkozy juge la déconvenue de Lionel Jospin en expert des cycles matignonesques : « Quand on est sur le toboggan, au lieu de rester tranquille pour amortir la chute, on se crispe, et on accumule les bêtises. » Sur le toboggan, le premier ministre l'est, en effet, et à grande vitesse : chômeurs qui manifestent, banlieues qui flambent, cotes de popularité qui lentement s'érodent (1). Sur ce toboggan, certains, à droite, ne résistent pas au plaisir de le pousser un peu. Jean-Pierre Raffarin se moque, « après la gauche caviar, voilà la gauche fouettard », Hervé de Charette accuse Jospin de « sectarisme politique ». Pierre Méhaignerie ne se contente pas des regrets présentés « un tout petit pas » , et exige de véritables « excuses ». Jean-Louis Debré s'interroge, « si la France est gouvernée par des gens qui ne réfléchissent pas, où va-t-on ? ». Philippe Séguin accuse le premier ministre d'« entretenir une misérable guerre civile » qui « profite au Front national ». Il fallait toute la fidélité passionnée d'un grognard comme Daniel Vaillant pour dénoncer les procès d'intention : « Le premier ministre n'avait aucune stratégie et aucune volonté de provocation. »
Une « connerie »
Pour Jospin, le danger est là. Que son image virtuelle, sculptée au gré de ses interventions médiatiques (méthode, discussion, humilité), par opposition à Juppé, mais aussi à Mitterrand (rigueur morale, rejet du machiavélisme politicien) ne s'écaille sous les coups. D'où ses « regrets » officiellement exprimés : « J'imagine que l'opposition la semaine prochaine aux questions d'actualité me fera ses reproches et je lui dirai sûrement mes regrets. » Peu importe en réalité que l'opposition, mercredi prochain, ne relance ou pas la question. Le soir même, le premier ministre interviendra à la télévision. Comme pour reprendre possession de son image. Et sa domination sur un monde virtuel qui lui obéissait jusque-là tel le lion fasciné par le dompteur.
Jospin n'est pas un don Quichotte combattant les moulins à vent médiatiques. A partir du moment où les médias audiovisuels avaient repris la thèse de l'opposition selon laquelle l'éclat du premier ministre était une tactique pour détourner l'attention des chômeurs et ressouder, autour des grands ancêtres, une majorité désunie, Jospin s'est incliné. Avec une promptitude à reconnaître ses erreurs qui le rapproche une fois encore d'Edouard Balladur, il a fait assaut d'humilité : « Je crois que c'est vraiment un incident parlementaire comme il en existe beaucoup en démocratie. Il ne faut pas le dramatiser. En ce qui me concerne, c'est la première fois et j'ai bien l'intention que ce soit la dernière. »
C'est pourtant bien un péché d'orgueil qu'a commis le premier ministre. Depuis des mois, à chacune de ses réponses boomerangs aux questions parlementaires du mercredi, il affirme avec éclat une maestria qu'on ne lui connaissait pas ; et enfonce les pauvres défenses d'une opposition divisée et désolée. Cette fois encore, quand on lui suggère comme une bonne manière de répondre à la question d'une élue de la Réunion sur le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, il ne se fait pas prier. Pourtant, il avait prévu de se réserver pour le mano a mano de l'après-midi : la question annoncée de Séguin. Mais au diable la prudence, au diable les quelques mots griffonnés pour lui par son cabinet, Jospin aime la joute oratoire, Jospin aime briller et vaincre, Jospin se lâche, s'enhardit, Jospin improvise. De l'esclavage il passe à Dreyfus, le nom de Gambetta est jeté, qui est mort depuis douze ans, au moment où débute « l'Affaire ».
« C'est une connerie », reconnaît-on sans ambage autour du premier ministre. Mais les mêmes ne peuvent s'empêcher de relever que « les premiers à avoir quitté les travées sont l'UDF Christine Boutin, qui ne passe pas pour une modérée, et François Bayrou qui a choisi une stratégie de radicalisation à droite. » Bref, vu de Matignon, malgré les regrets officiels et le temps passé, la droite reste la droite. Mais pas les gaullistes. Car « le gaullisme a été un tournant dans l'histoire de France », et a éloigné la droite de ses vieux démons. Sous l'hommage, la tactique toujours : d'abord creuser les vieux clivages à droite, comme Lionel Jospin l'avait fait avec succès lors de la querelle autour du Livre noir du communisme ; et surtout, confiner l'opposition dans sa caricature ultra-réactionnaire et ultra-libérale. Ainsi, la veille de cette séance calamiteuse pour Lionel Jospin, Martine Aubry avait-elle suggéré à ses contestataires, sur le ton du « viens te battre si tu es un homme », « d'oser » enfin avouer leur libéralisme.
« On n'est pas obligé d'être malhabile », a coutume de dire le premier ministre. Ses adversaires savent seulement désormais que Lionel Jospin n'échappe pas toujours à cette « maladresse des habiles » dont parlait François Mauriac.
Eric ZEMMOUR
© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.
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