Après la vague d'indignation suscitée par ses propos devant l'Assemblée nationale
« Quand on est sur le toboggan, au lieu de rester tranquille pour amortir la chute, on se crispe, et on accumule les bêtises. » C'est en expert des cycles matignonesques que Nicolas Sarkozy commentait hier la déconvenue de Lionel Jospin. Sur le toboggan, le premier ministre l'est, en effet, et à grande vitesse : chômeurs qui manifestent, banlieues qui flambent, cotes de popularité qui lentement s'érodent (1). La droite ne le lâche pas qui, comme Hervé de Charette, l'accuse de « sectarisme politique ». La majorité plurielle le bat froid qui, tel le député vert Noël Mamère, assène : « Si l'objectif était de ressouder la gauche, on ne ressoude pas avec des artifices. » Les élus des DOM-TOM sont furibonds, tel l'UDF Henry Jean-Baptiste, qui dénonce « l'ignominie d'un tel amalgame ». Seuls ses grognards socialistes font barrage de leur corps. Et encore...
Pour Jospin, le danger est que son image virtuelle, sculptée au gré de ses interventions médiatiques (méthode, discussion, humilité) par opposition à Juppé mais aussi à Mitterrand (rigueur morale, rejet du machiavélisme politicien) ne s'écaille sous les coups. D'où ses « regrets » officiellement exprimés : « J'imagine que l'opposition, la semaine prochaine aux questions d'actualité, me fera ses reproches et je lui dirai sûrement mes regrets. »
Jospin n'est pas un Don Quichotte combattant les moulins à vent médiatiques. A partir du moment où les grands médias audiovisuels reprenaient la thèse de l'opposition selon laquelle l'éclat du premier ministre était une tactique pour détourner l'attention des mouvements de chômeurs et ressouder autour des grands ancêtres une majorité désunie, Jospin s'incline. Suivant sans doute les conseils de son invité à déjeuner, Jacques Delors, et avec une promptitude à reconnaître ses erreurs qui le rapproche une fois encore d'Edouard Balladur, il fait assaut d'humilité : « Je crois que c'est vraiment un incident parlementaire comme il en existe beaucoup en démocratie. Il ne faut pas le dramatiser. En ce qui me concerne, c'est la première fois et j'ai bien l'intention que ce soit la dernière. »
Une « connerie »
C'est pourtant bien un péché d'orgueil qu'a commis le premier ministre. Depuis des mois, à chacune de ses réponses-boomerangs aux questions parlementaires du mercredi, il affirme avec éclat une maestria qu'on ne lui connaissait pas ; et enfonce les pauvres défenses d'une opposition divisée et désolée. Cette fois encore, quand on lui suggère comme une bonne manière de répondre à la question d'une élue des DOM-TOM sur le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, il ne se fait pas prier. Pourtant, il avait prévu de se réserver pour le mano a mano de l'après-midi : la question annoncée de Philippe Séguin. Mais au diable la prudence, au diable les quelques mots griffonnés pour lui par son cabinet, Jospin aime la joute oratoire, la compétition, Jospin aime briller et vaincre, Jospin se lâche, s'enhardit, Jospin improvise. De l'esclavage il passe à Dreyfus, le nom de Gambetta est jeté, qui est mort depuis douze ans au moment où débute « l'Affaire ».
« C'est une connerie », reconnaît-on sans ambages autour du premier ministre. Mais les mêmes ne peuvent s'empêcher de relever que « les premiers à avoir quitté les travées sont l'UDF Christine Boutin, qui ne passe pas pour une modérée, et François Bayrou qui a choisi une stratégie de radicalisation à droite ». Bref, vue de Matignon, malgré les regrets officiels et le temps passé, la droite reste la droite. Mais pas les gaullistes. Car « le gaullisme a été un tournant dans l'histoire de France », et a éloigné la droite de ses vieux démons. Sous l'hommage, la tactique toujours : d'abord creuser les vieux clivages à droite, comme Lionel Jospin l'avait fait avec un succès plus éclatant lors de la querelle autour du Livre noir du communisme ; et surtout, confiner l'opposition dans sa caricature ultra-réactionnaire et ultra-libérale. Ainsi, la veille de cette séance calamiteuse pour Lionel Jospin, Martine Aubry avait-elle suggéré à ses contestataires, sur le ton du « viens te battre si tu es un homme », « d'oser » enfin avouer leur libéralisme.
« On n'est pas obligé d'être malhabile », a coutume de dire le premier ministre. On sait seulement désormais que Lionel Jospin n'échappe pas toujours à cette « maladresse des habiles » dont parlait François Mauriac.
Eric ZEMMOUR
© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.
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