lundi 5 janvier 1998

Opposition : les cinq scénarios de 1998

L'état des lieux des partis à trois mois des régionales (1)


Le scénario catastrophe est déjà écrit, connu, intériorisé. La droite ne peut que perdre des présidences de région en mars prochain : six, huit, dix, douze, seul le chiffre varie, pas le principe. Les élections de 1992 furent trop atypiques, la gauche trop basse, le Front national trop faible, la droite trop heureuse. Sur ce canevas de défaite obligée, les chefs de la droite craignent le pire : une gauche plurielle et unie à la fois qui résiste à l'épreuve du pouvoir ; un Front national dopé par le désarroi de l'électorat de droite après la dissolution et les interminables querelles parlementaires sur l'immigration, qui monte à 17-18 % des suffrages ; une droite réduite aux acquêts qui ne peut plus, pour sauver ses présidences, s'allier aux écologistes de tout poil tandis qu'elle s'interdit le soutien du FN. Le passé peut tout de même rassurer les chefs du RPR et de l'UDF. Quand la gauche est au pouvoir, les électeurs de droite y compris ceux du Front national pressés de connaître l'alternance, encouragés par le style offensif de l'opposition, votent massivement pour leurs partis. Ce schéma se renouvellera-t-il ?

RPR : le rassemblement d'abord

Il y a quelques années, Philippe Séguin prônait avec une talentueuse véhémence le rétablissement du « pacte républicain ». D'autres, depuis lors, ont repris à leur compte l'heureuse formule. Il y a quelques semaines, Philippe Séguin, devenu président du RPR, a proposé de changer le nom de son parti, en ôtant le mot République. Jean-Pierre Chevènement a beaucoup regretté et moqué cette disparition.

D'autres y ont voulu voir un clin d'oeil hostile au président de la République. Et si l'important était dans ce qui est resté et non dans ce qui a été retiré ? Et si l'angoisse politique de Philippe Séguin, l'obsession d'un éternel minoritaire, était justement de ne pas pouvoir rassembler ?

Dès son arrivée Rue de Lille, il a conjuré le départ des libéraux derrière Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy ou même Alain Madelin, qui drague discrètement ses anciens alliés chiraquiens par les réseaux d'Idées Action. Opération réussie. Edouard Balladur est le candidat de la droite pour la région Ile-de-France. Nicolas Sarkozy est le numéro deux du parti. La motion libérale de Pierre Lellouche a été présentée dans le cadre du mouvement.

En cette année 1998 celle de la naissance officielle de l'euro et de mise à mort du franc français , il devra éviter que la campagne contre la monnaie européenne que s'apprête à lancer Charles Pasqua ne se transforme en dissidence. Que la sensibilité nationale représentée par l'ancien ministre de l'Intérieur ne devienne un véritable parti. Que le retour de Pasqua sur ces terres européennes nécessaire au moins pour ne pas laisser le champ libre au FN profite au Rassemblement et ne le dépèce pas un peu plus.

Ainsi Philippe Séguin conçoit-il son rôle comme celui du grand synthétiseur. Entre la modernisation libérale et les traditions social-étatistes du gaullisme. Entre la défense sourcilleuse de la souveraineté nationale et la politique européenne du président de la République. L'ambition de Philippe Séguin n'est pas étriquée : il veut refaire du mouvement gaulliste, le pôle majeur de la droite, celui qui domine son camp du haut de ses 30 % de voix. Il s'est donné cinq ans pour réussir son pari. Pari risqué.

S'il échoue, il aura tout perdu, car il aura sacrifié sa spécificité, mélange de bonapartisme social et de nationalisme sourcilleux, qui faisait son charme et sa popularité, auprès de l'électorat de gauche en particulier. Mais certains de ses adversaires, rassemblés pour la plupart autour du président de la République, ne lui donnent que trois mois pour vaincre ou mourir. Le temps d'une campagne difficile pour les élections régionales.

Démocratie libérale : l'héritage en question

En 1997, Alain Madelin a appris son métier de chef de parti. En 1998, il devra prouver qu'il est un bon chef de guerre. Démocratie libérale sera au coeur des élections régionales. C'est DL qui, à droite, est le mieux doté en présidences de région. C'est donc DL qui a le plus à perdre. DL dont les rapports avec le Front national seront scrutés par les médias. Comment récupérer une partie des électeurs du FN sans se voir diaboliser, d'autant plus facilement que Madelin eut dans sa jeunesse les engagements politiques que personne n'ignore plus ? Tel est l'enjeu, le défi.

D'ores et déjà, Madelin prévient, avec un bel art de la tautologie, que ces élections seront « régionales ». Autrement dit : les présidents de région sont libres de leurs choix et de leurs alliances. Par ailleurs, Madelin se dit prêt au « dialogue » avec le FN mais refuse toute alliance. Enfin, il a repris sans se gêner l'idée de Giscard et de Bayrou du référendum sur la nationalité ; mais présente aussi un profil plus « libéral » sur les drogues douces ou le contrat d'union civile. Cette ambiguïté créatrice servit jadis à Giscard. Puis le perdit. Madelin saura mieux cette année quelle part de l'héritage il recevra.

UDF : le banco de Léo

François Léotard aime les joutes désespérées, les parties au bord du gouffre, où l'on tutoie la mort et son destin. Il va être servi. Avec cette élection régionale, il ne joue rien de moins que son avenir de leader politique national. Si la liste qu'il conduit dans le Var arrive première et si les autres listes de la droite virent globalement en tête à l'issue du scrutin , François Léotard deviendra président de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Oint de l'huile sacrée du suffrage universel, dans cette région de tous les dangers où Front national, gauche et droite se partagent équitablement les suffrages des électeurs, il reviendra à Paris auréolé de la gloire du vainqueur.

Oubliées les affaires nauséabondes, les rumeurs et pire peut-être, cette impression de désabusement qu'il laisse derrière lui, celle d'un homme politique ligoté par une présidence de l'UDF qu'il a mis dix ans à arracher à Giscard. Alors, la presse pourra célébrer comme il se doit le glorieux retour de Léo.

Mais si sa liste était battue, si la droite devait n'avoir le choix qu'entre la peste et le choléra, qu'entre laisser Le Pen accéder à la présidence de la région Paca ou faire la courte échelle au socialiste Vauzelle, François Léotard ne pourrait plus rien contre la disparition de l'UDF dans le grand ensemble d'un parti unique présidentiel. Au mieux son avenir politique se dessinerait alors sous les traits d'un sénateur en préretraite.

Force démocrate : le nouvel ancrage

François Bayrou a longtemps cru que son passage à l'Éducation nationale, où il a pris soin de caresser les profs et leurs syndicats dans le sens du porte-plume, ramènerait une partie de l'électorat de gauche vers son parti, Force démocrate. Il doit aujourd'hui déchanter. Comme le prouvent élections et sondages, la gauche recueille encore les voix enseignantes. Pire, les rodomontades anti-« mammouth » de Claude Allègre ravissent l'électorat de droite. Bayrou n'a nulle envie de « se perdre dans le triangle des Bermudes de l'électorat centriste », selon l'expression de Claude Goasguen. Il a donc choisi de marquer résolument son ancrage à droite.

Mais sa vigoureuse sortie en faveur du référendum sur la nationalité ne va pas sans causer des vagues à l'intérieur de son parti. Le club Vauban, cher aux époux Veil, qui a pris l'habitude d'orchestrer discrètement les rapprochements entre centristes et socialistes quand ces derniers sont au pouvoir, pince du nez. Et invite Philippe Douste-Blazy à ses raouts.

Les jeunes centristes des JDS n'ont pas prévu d'inviter, pour leur vingtième anniversaire, le patron de Force démocrate. Bayrou n'en a cure. Il passe en force. « Refuser de s'allier au Front national et refuser d'entendre les sentiments populaires, je ne sais pas faire », jette-t-il à son parti en guise de feuille de route.

Il contraint à la palinodie un Douste-Blazy qui a repris le rôle de la conscience de gauche jadis tenu avec talent par Bernard Stasi qui se fend d'une tribune dans Le Monde en faveur du référendum sur la nationalité. Mais contre un référendum sur l'immigration, histoire de ne pas désespérer son ancien public du ministère de la Culture.

Bayrou est le seul chef de parti à droite qui ait survécu à la défaite de 1997. Sera-t-il aussi le seul à échapper à un éventuel blitzkrieg unitaire venu de l'Elysée, après la défaite annoncée des régionales de mars prochain ? En tout cas, il s'y prépare.

Front national: deux stratégies, un objectif

Qui fera le meilleur score ? Bruno Mégret dans les Bouches-du-Rhône, ou Jean-Marie Le Pen dans les Alpes-Maritimes ?

Les amis de Bruno Mégret attendent le soir des régionales avec impatience. Pour montrer aux yeux de tous, et à ceux des militants du FN en particulier, que, comme ils le murmurent depuis des mois, le président du FN, avec son goût irrépressible pour les provocations et les polémiques, est désormais le frein le plus efficace à la progression du mouvement d'extrême droite. Et qu'il est temps de passer à une seconde étape, celle du sérieux, de la quête respectable du pouvoir, et des premiers accords de désistement réciproque avec des élus de droite compréhensifs. Bref, de suivre la stratégie de Bruno Mégret.

Mais que l'on ne se méprenne pas. Les deux hommes ne s'opposent pas sur l'objectif final : faire exploser le RPR et l'UDF pour permettre au FN de recomposer la droite « à sa main » ; mais sur la méthode.

De là à imaginer une sorte de jeu de rôle où chacun jouerait le sien, le méchant et le bon, le provocateur infréquentable et le techno respectable, il n'y a qu'un pas.

Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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