lundi 12 janvier 1998

Ponce Pilate en Ile-de-France

C'est une histoire d'humiliation. De manipulation. De mortification. Michel Rocard n'avait rien demandé. Michel Rocard s'était déjà imaginé. Michel Rocard a été joué. Instrumentalisé. Avec un mélange de naïveté et de vanité, il s'était jeté dans le panneau, tête baissée. Il s'en est relevé tout cabossé, rejeté, ringardisé, renvoyé à son destin inachevé. « Michel Tocard est revenu », riait « un camarade » avec une cruelle compassion. Comme si Rocard ne pouvait plus se défaire de son personnage de raté décrit dans Vingt ans après : « Jamais d'Artagnan n'avait manqué à son destin, mais le destin avait manqué à d'Artagnan. »


Il y a vingt ans justement, un Michel Rocard flamboyant dénonçait à la vindicte populaire « l'archaïsme » de son rival. Aujourd'hui, c'est lui le « vieux » qu'on rejette au nom « du renouvellement des générations ». Et, en ce récent mercredi soir, lorsque les têtes de listes départementales et les présidents de fédérations socialistes, réunis à la hâte à Bercy, adoubaient Dominique Strauss-Kahn comme seul candidat de la gauche à la présidence de la région Ile-de-France, les anciens rocardiens, même les plus proches d'hier, comme Jean-Paul Huchon, probable tête de liste dans les Yvelines, n'étaient pas les derniers à transpercer de fléchettes l'effigie de leur ancien patron. « Il n'y a plus de rocardiens », scandaient ceux qui faisaient naguère de ce titre leur seule espérance.

« Punching-ball »

Après qu'il eut, jeudi soir, au forum RMC-Le Figaro, affirmé que tout cela « ne me concerne pas et en tout cas, ne me concerne plus », Michel Rocard fulminait encore : « On a joué au punching-ball avec mon nom. » Qui désigne ce « on » accusateur ? Ceux qui ont lancé l'idée d'abord, Claude Allègre et Daniel Vaillant. Le premier en vieille garde de Jospin, de son image d'intégrité et de rigueur antipoliticienne ; le second aussi. Le premier pour empêcher que le montage ridicule imaginé pour contourner les règles futures du non-cumul des mandats Laurent Cathala en candidat à la présidence de la région, Dominique Strauss-Kahn en porte-parole de la campagne ne devienne réalité ; le second aussi. Le premier pour empêcher que les amis de Laurent Fabius (dont fait partie Laurent Cathala), qui détiennent la majorité dans les principales fédérations socialistes de France et de Navarre, ne reçoivent en cadeau la seule qui leur échappe, l'Ile-de-France ; le second aussi.

Mais Daniel Vaillant avait également en tête des considérations plus personnelles, qui se résument en trois mots simples, qui tournoient dans sa tête depuis des années à la fois comme un rêve inaccessible, et une ambition poursuivie avec obstination : Paris, Paris, Paris. Les ennuis judiciaro-médiatiques de Tiberi, la défaite électorale de Toubon, la prudence de Balladur, la révolte de l'UDF parisienne, la montée des socialistes dans la capitale, ont donné à Daniel Vaillant de fols espoirs. Et Dominique Strauss-Kahn, par une seule (quoique brillante) victoire arrachée aux régionales, détruirait vingt ans d'obscur labeur militant ! « Vaillant n'a aucun moyen d'empêcher Strauss-Kahn de lorgner sur la mairie de Paris, explique un connaisseur de la réalité socialiste dans la capitale, mais au moins qu'il n'ait pas le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière. Qu'il ne garde pas le ministère des Finances, tout en prenant la région Ile-de-France, en attendant de se jeter sur l'Hôtel de Ville. Qu'il choisisse ! »

Le choix est affaire de rustaud, doit penser le trop subtil Dominique. Lui veut tout, le bonheur et l'ambition, le bras chaleureux qui entoure et l'oeil arrogant qui toise, la rigueur de l'intellectuel et la gouaille un brin voyou du poulbot, l'oreille attentive des patrons qu'il croise à l'Opéra, et les acclamations du militant socialiste de Seine-Saint-Denis. Les unes de Paris-Match et celles du Financial Times. Les réunions monétaires à New York et celles du conseil municipal à Sarcelles. Les Finances et la région. Tout, au risque de tout perdre.

Quand Strauss-Kahn a compris qu'il devait se faire violence, il s'est servi du nom de Rocard comme d'un repoussoir, et un moyen de relever l'éclat du sien. Inélégant mais efficace. Il a bluffé au poker menteur, et Rocard s'est couché. « Si les Franciliens le décident », a laissé entendre Dominique Strauss-Kahn c'est-à-dire si cette région Ile-de-France, à droite depuis des décennies, basculait dans l'autre camp, alors... Alors, quoi ? Il déserterait Bercy, alors que l'euro n'est pas encore fait, que les patrons tempêtent contre les 35 heures ? Il oserait affronter l'hostilité de Jospin, il troquerait une pusillanimité hédoniste que ses plus proches amis lui connaissent, pour une soudaine volonté de fer ? Alors Jospin l'empêcherait de privilégier son destin politique personnel ? Alors, le premier ministre jugerait que la région Ile-de-France 10 % de la population française, qui a arbitré en sa faveur, le match présidentiel Balladur-Chirac du printemps 1995 est plus importante pour son propre avenir élyséen que l'efficacité de son gouvernement ?

« Montage »

Dans cette affaire, Jospin a joué au sphinx. Il a laissé Vaillant et Allègre s'engager, Rocard s'enfoncer, Strauss-Kahn s'ériger. « Il faut décider en situation », a-t-il coutume de dire. Il a couvert d'un pudique manteau de silence les vieilles et plus récentes bagarres de courants et d'ambitions que cette affaire mettait à la lumière. Un fabiusien comme Claude Bartolone veut se persuader qu'Allègre a joué seul, que son hostilité craintive à l'égard de Laurent Fabius est la marque désuète d'un « dinosaure ». D'autres sont moins indulgents : « Allègre et Vaillant ne peuvent pas avoir fait ça sans l'aval préalable de Jospin. Mais si ça rate, c'est Vaillant et Allègre... Si ça réussit, c'est Jospin. »

Et si c'est entre les deux ? Une réussite, puisque Vaillant et Cathala se sont débarrassés du « montage Cathala » ; un échec puisque Strauss-Kahn a fait un pas hors de Bercy. Jospin a fait semblant de n'avoir rien vu ni rien entendu. Ces choses nous échappent, faisons mine de n'y être pour rien. Ainsi, le premier ministre a-t-il évité le pire. Mais il n'a rien réglé.

Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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