Gaullistes, centristes et libéraux ont engagé leur refondation
Comme un petit rayon de soleil. Un espoir, un réconfort, un soulagement. Une preuve que tout n'est pas irrémédiablement perdu. Il y a six mois, la droite appelait à la rénovation dans un ultime sursaut pour ne pas mourir. Désormais, elle voit que Lionel Jospin peut se tromper, se « planter », se « fracasser ». Qu'elle n'est pas forcément dans l'opposition pour vingt ans. Ses chefs savent qu'ils n'y sont pour rien. Mais Jospin lui-même était-il pour grand-chose dans sa victoire du 1er juin 1997 ?
Et l'ambition vient en mangeant. De Sarkozy à Madelin, de Séguin à Bayrou, ils ne veulent plus de ce pouvoir à la sauvette, comme volé à une société culturellement de gauche ; de ce pouvoir éphémère, qui ne dure pas plus de deux ans, comme si la gauche avait repassé à la droite le virus de « l'expérience sans lendemain ». Voilà pourquoi tous veulent « refonder », reconstruire sans « restaurer ».
Pas besoin de « programme commun » pour cela ; le libéralisme y pourvoira. Et tous à l'instar du chef de l'Etat ou du président du CNPF de se déclarer libéraux, même François Bayrou qui fustigeait naguère l'ultralibéralisme ; même Philippe Séguin qui se laissait complaisamment caricaturer sous les traits d'un social-étatiste. Alain Madelin aidé en cela par Nicolas Sarkozy a gagné cette bataille culturelle. La droite a abandonné les romantiques envolées de 1995 sur la « fracture sociale » pour revenir aux rivages franchement libéraux de 1986. « Le programme du RPR est directement pompé de la contribution de Pierre Lellouche, qui a tout pompé sur les textes d'Idées-Action (le club de Madelin). C'est du recyclage, rigole-t-on à Démocratie libérale. De son côté, Bayrou reprend notre idée d'emplois d'utilité sociale réservés aux chômeurs de longue durée. »
Cette victoire idéologique ne se traduit pas forcément par une victoire politique. Madelin a l'habitude, depuis dix ans, d'être la « boîte à idées » dans l'opposition. Pillé mais pas considéré. En prenant la tête d'un parti, il souhaitait justement devenir autre chose.
Cette conversion massive au libéralisme était la seule façon d'affirmer sa différence avec la social-démocratie jospinienne. Mais elle fait aussi le jeu du premier ministre, dont l'ambition stratégique est d'enfermer la droite dans son libéralisme, comme un bonsaï interdit de grandir par des siècles d'histoire de France. Puis, d'en détacher, comme des branches mortes, les centristes « sociaux » et les gaullistes « étatistes ». D'où l'hostilité déclarée à l'encontre d'un François Bayrou, dont on dénonce avec vigueur la « dérive droitière », puisqu'il se serait obstiné à ignorer les discrets appels du pied des socialistes. D'où les caresses publiques prodiguées à un Pierre Mazeaud, belle figure du gaullisme tonitruant, jacobin et humaniste.
A Jospin, la République et la sociale, à la droite, l'ultralibéralisme et la loi de la jungle ! La thèse est simple et efficace, mais elle n'a pas échappé aux adversaires. Comme un enfant qui ne sait pas encore traverser dans les passages cloutés, le libéralisme n'est jamais laissé seul. Bayrou lui a donné un horizon : « l'humanisme social ». Philippe Séguin, au coeur de cette « mondialisation » acceptée au nom du « réalisme », lui a fourni un mentor : la nation. Même Alain Madelin a tenu à habiller son cher libéralisme de couleurs plus riantes, avec ses déclarations « libérales » en matière de moeurs.
Ainsi Bayrou retrouve-t-il le terreau centriste qu'il avait semblé abandonner par ses déclarations musclées sur la nationalité. Ainsi Séguin renoue-t-il avec l'essence du gaullisme, qui avait été mise sous le boisseau par Chirac et Juppé au nom de la construction européenne. Il reprend pied sur le terrain abandonné depuis quinze ans au Front national. « On commence à comprendre au RPR que le refus d'alliance avec le Front oblige à reprendre son discours, sans le racisme et l'antisémitisme. C'est indispensable, même si cela relève parfois du funambulisme politique », reconnaît un élu RPR qui n'a jamais cessé de combattre ceux qui voulaient s'allier au FN. A Force démocrate, François Bayrou ne répondait pas autre chose à ceux qui pinçaient le nez devant ses appels au référendum : « Ne pas m'allier au FN et ne pas entendre la volonté populaire, je ne sais pas faire. »
Le choix de 1999
Reste l'Europe. De crainte de casser une formation si difficilement conquise et d'affronter le président de la République, Philippe Séguin manoeuvre avec précaution. Pour lui, l'heure de vérité sonnera en 1999, lorsqu'auront lieu les élections européennes. Alors, il faudra choisir : liste séparée ou unique de la droite ? Affirmation de son idendité gaullo-nationale ou union de l'opposition derrière une pensée européenne unique ?
Déjà, il y a six mois, la question s'était posée au président du RPR pour les élections régionales. Dans un premier mouvement, Philippe Séguin avait souhaité que les siens aillent sous leurs propres couleurs. Pour des raisons symétriques, François Bayrou et Alain Madelin avaient eu envie d'en découdre. Les contraintes techniques du scrutin proportionnel à la plus forte moyenne, la crainte politique de subir le poids personnel d'une « Berezina » électorale, les facilités de « l'union » vendue aux électeurs de droite depuis quinze ans comme la panacée universelle, les ont conduits à sacrifier aux listes uniques. Le résultat n'est pas brillant : chacun refuse de se compter ; et tous auront l'air d'avoir échoué si des listes dissidentes se multiplient, en Bretagne, dans le Nord, ou ailleurs. Comme si ces élections régionales venaient trop tôt ou trop tard. Comme un fâcheux contre-temps sur la voie aride des refondations.
Eric ZEMMOUR
© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.
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