mardi 20 janvier 1998

Mégret décrète la « préférence nationale »

A Vitrolles


La municipalité Front national de Vitrolles a annoncé hier par la voix de Bruno Mégret, porte-parole du maire, la création d'une allocation municipale de naissance de 5 000 F qui sera versée aux familles dont l'un des parents au moins est français ou ressortissant de l'Union européenne.

Aussitôt, le Mrap annonçait qu'il porterait plainte contre cette décision « discriminatoire », selon le terme utilisé en 1986 par le tribunal administratif de Paris contre une mesure comparable prise par le conseil de Paris. Le candidat RPR aux prochaines cantonales de Vitrolles dénonçait, lui, le caractère « odieux » de « cette décision discriminatoire à caractère racial », tandis que Michel Vauzelle, tête de liste du PS aux élections régionales dans les Bouches-du-Rhône qualifiait cette décision de « basse opération de communication à l'approche des élections régionales », alors que « le Front national sait très bien que le préfet sera dans l'obligation de l'annuler ».

Encadré(s) :

Exocet

C'est une course de vitesse au bord du gouffre. Une bataille de mots, une querelle de frontières, une revendication de territoires. Sans merci. La mesure annoncée par la mairie de Vitrolles n'est pas faite pour être appliquée ; mais pour être envoyée tel un exocet politique dans la coque de la droite. Et celle du RPR en particulier.

Samedi dernier, Philippe Séguin et le mouvement gaulliste mettaient la « nation au premier rang » de leurs « valeurs ». Quelques jours plus tard, Bruno Mégret relance la « préférence nationale » pour les familles françaises. Comme s'il jetait au visage des gaullistes : « Vous voulez venir sur notre terrain. Allons-y. Vous dites que vous êtes attachés à la nation. Prouvez-le ! »

Le piège est redoutable. La préférence nationale existe, pour le droit de vote, ou le recrutement de la fonction publique. Mais plus pour les prestations familiales. Il y a plus de dix ans, le Conseil de Paris, sous l'autorité de Jacques Chirac, avait de même voulu réserver aux familles françaises, une allocation de congé parental au troisième enfant. Annulée par le juge. Au nom des traités internationaux. Le RPR s'était incliné. Dans un de ses livres programmes, Edouard Balladur avait préconisé un référendum pour balayer les résistances des juges, administratifs et constitutionnels. Et puis, il n'en avait plus parlé. Lors du dernier conseil national du RPR, Philippe Séguin lui-même n'a-t-il pas dénoncé ces juges qui ont la prétention de déterminer tout seuls un droit au-dessus des lois démocratiquement votées ?

Mais le RPR ne peut pas non plus paraître à la traîne du numéro deux du FN. La gauche l'accuserait aussitôt de préparer de nouvelles alliances, de trahir le « pacte républicain ». La République, justement, Mégret tente aussi de se l'approprier, de se faire reconnaître par elle, avec ce colloque, dimanche, à Aix-en-Provence, qui lui est consacrée. Comme si en dépit des nostalgies monarchistes qui demeurent au FN il voulait s'abreuver aux sources révolutionnaires, populaires et nationales, de la République. Mais en retrouvant le cher et vieux sigle du RPF comme cela est sérieusement envisagé le mouvement gaulliste prouverait avec éclat qu'il ne laissera plus le FN se baigner seul dans les mêmes eaux.

Les provocations à répétition de Jean-Marie Le Pen quelles que soient ses intentions réelles sur le « détail » et la Seconde Guerre mondiale, aidaient plutôt le RPR. Elles poussaient le FN là où l'attendaient ses adversaires, du côté du racisme et de l'antisémitisme. Leur offraient l'occasion inespérée de l'expulser symboliquement du terrain républicain. Les amis de Mégret reconnaissent chez le maître de Montretout, cet indécrottable « goût pour la marginalité », propre à l'extrême droite, tandis que Le Pen, convaincu que Mégret s'agite en vain, attend « le grand soir » d'une révolte des banlieues ou d'une victoire des islamistes en Algérie, qui emporterait d'un coup toutes les digues.

Contraindre la droite

Le maire consort de Vitrolles comme le surnomme avec malice Le Pen s'efforce, lui, de situer la bataille sur le terrain du « patriotisme », pas du « racisme ». De la promesse tenue aux électeurs, pas de la provocation médiatique. Et quand il expérimente « la préférence nationale », il prend soin de souligner que « le critère retenu est celui de la nationalité, quelle que soit l'origine ethnique ou religieuse ».

Mais, au-delà de ce jeu de rôles, les deux hommes ont un objectif tactique en commun : contraindre la droite à se positionner par rapport au Front national. Pour ou contre ? Hurlant avec la gauche ou victime de harcèlement médiatique ? Cette campagne régionale qui s'ouvre ne dérogera sans doute pas à ces vieilles habitudes.

Eric ZEMMOUR

© 1998 Le Figaro. Tous droits réservés.

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