mardi 26 août 1997

Cette droite qui se voulait moderne ...

Opposition : les chemins de la reconstruction (1)


Dans la torpeur estivale, deux élus de l'opposition, le maire RPR de Valence, Patrick Labaune, bientôt suivi par le député UDF de l'Aisne, Renaud Dutreil, ont relancé un vieux débat, celui de la fusion des deux grandes formations de la droite. Leur adresse à Philippe Séguin et François Léotard n'a pas obtenu de réponse. Pourtant, en dépit de l'ironie des uns, du scepticisme des autres, ils se sont entêtés et sont parvenus si ce n'est à donner corps à leur idée, à nourrir le débat au sein de l'opposition. A ce débat, Le Figaro, depuis le 14 août, a consacré une large place, laissant aux uns et aux autres la possibilité d'exprimer leurs attentes, leurs ambitions, leurs interrogations au lendemain d'une défaite dont ils reconnaissent qu'ils n'ont pas su encore tirer les leçons. Chacun à sa manière a participé à cette réflexion indispensable sur le devenir de la droite. Nous la poursuivons aujourd'hui avec la publication du premier volet d'une enquête sur « les chemins de la reconstruction » en « commençant par le commencement » comme l'ont suggéré aux partisans de la fusion ceux qui ont estimé utile de prendre la plume pour leur répondre. Après avoir rappelé l'histoire mouvementée de la droite française, ses tentatives avortées de modernisation, nous évoquerons les tabous idéologiques et les non-dits culturels qu'elle ne parvient pas à surmonter avant d'en venir aux différentes stratégies offertes à ses chefs de file. Christine FAUVET-MYCIA

En ce temps-là, la droite s'appelait la « majorité ». En insouciante majesté. En toute simplicité. Pour l'éternité. Giscard venait d'entrer à l'Elysée en complet-veston. Il était jeune, moderne, dynamique. Il avait nommé Jacques Chirac à Matignon. La droite avait trouvé ses frères Kennedy. Le président voulait écrire l'histoire de la France et de la droite sur une « page blanche ». Jacques Chirac était prêt à mettre son stylo à son service. Et le parti gaulliste aussi. Qui deviendrait le parti du président. Comme pour le Général et Pompidou. La majorité unie rassemblerait de l'extrême droite que Giscard avait ramenée dans ses fourgons électoraux au centre gauche démocrate-chrétien de Lecanuet, que le même Giscard avait débauché, prenant ainsi son adversaire de premier tour Chaban-Delmas dans une redoutable tenaille.

De cette position de force, Giscard, conscient de l'étroitesse de sa victoire (il avait été élu avec 300 000 voix d'avance sur François Mitterrand) escomptait ouvrir sa majorité aux socialistes qui refusaient l'alliance avec les marxistes. Il reprenait ainsi sans vergogne le projet avorté de son adversaire vaincu, lorsque celui-ci exaltait à Matignon les vertus de la « nouvelle société ». Avec l'arrogance du vainqueur, et la légitimité de l'élection, de la jeunesse, et de la modernité invoquée sans cesse comme une magique incantation Giscard et Chirac fasciné comme un boa par son charmeur de serpents ne doutait de rien. Le président ne savait pas, selon le mot célèbre et cruel de Raymond Aron, que « l'histoire est tragique ». Celle de la droite aussi...

Trilogie maudite

Elle naît dans le sang. Celui du roi guillotiné, dont la « droite » avait vainement défendu les prérogatives constitutionnelles, et le fameux « veto ». Elle se poursuit dans les guerres, les révolutions, les restaurations. Au bout d'un siècle de tohu-bohu institutionnel et politique, la droite marche sur trois pieds : légitimiste, orléaniste, bonapartiste. Mais, après la défaite de 1870, le comte de Chambord celui-là même que Chateaubriand avait jadis rêvé d'avoir comme élève pour lui enseigner les exigences de l'époque refuse le drapeau tricolore. Et le pouvoir qu'il n'avait qu'à ramasser. La France devient république par hasard et nécessité. Les orléanistes se convertiront finalement au nouveau régime. Peu importe le flacon politique pourvu qu'on ait l'ivresse économique libérale.

En 1940, dans la « divine surprise » de la victoire allemande, une certaine droite voit une chance inespérée de prendre sa revanche historique sur la « gueuse » tant honnie. La guerre Pétain-de Gaulle est aussi une querelle historique : Pétain veut effacer une partie de l'histoire de France ; de Gaulle la prend où elle en est quoi qu'il en pense en son for intérieur pour la poursuivre, là où il se trouve. Cet affrontement des deux droites traversera la guerre d'Algérie. Il n'est toujours pas achevé aujourd'hui. Il a exclu le vaincu de la vie politique nationale pendant cinquante ans. Mais il n'a pas laissé le vainqueur sans blessures ni faiblesses secrètes. C'est depuis lors que la droite ne veut plus s'appeler la droite. Qu'elle n'ose plus défendre les valeurs du travail, de la famille, et de la patrie, associées, pour leur malheur, dans la trilogie maudite. Seul le général de Gaulle, avec son aura d'héros de légende et la puissance tectonique de son verbe, pouvait tout se permettre : « déridiculiser » la nation, défendre partout dans le monde sa gloire et sa souveraineté ; et imposer à la société un corset pudibond, tel un Louis XIV vieillissant, avec tante Yvonne dans le rôle édifiant de Mme de Maintenon...

Le gant retourné du gaullisme

Le projet que Giscard offre à la France et à la droite est exactement le gant retourné du gaullisme. D'abord, l'Etat renonce désormais à imposer ses normes à la collectivité, et accepte de suivre les desiderata de la société. C'est la loi sur l'avortement, le divorce par consentement mutuel, la majorité civile à dix-huit ans, etc. Giscard consacre ainsi l'empreinte victorieuse de mai 68 sur la société française, retardée tant qu'il put par Georges Pompidou. Ensuite, Giscard considère que la France, « 1 % de la population mondiale », n'a plus les moyens de sa politique d'indépendance nationale. Qu'elle doit donc recouvrer sa souveraineté devenue à ses yeux une illusion romantique par l'entremise d'une Europe fédérale, où l'attend l'exaltant destin d'une Californie des Etats-Unis d'Europe.

Libéral, social, européen, « cool et tolérant » sur les moeurs, compensant les rigueurs de l'économie de marché par une redistribution sociale que traduit l'alourdissement, année après année, des prélèvements obligatoires, Giscard façonne une social-démocratie honteuse. Giscard devient le père de la « pensée unique ». Mais aucun de ses héritiers futurs ne lui en saura gré.

Car, enfant du « défi américain » et de Mai 68, mélange détonant de romantisme européeiste et de froid pragmatisme technocratique, cet hymne giscardien à la modernité va déchirer et recomposer la droite française, sur un mode binaire qui ne lui est guère familier. Sorti de sa période de fascination, et encouragé par la verve sarcastique de ses conseillers d'alors, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, Jacques Chirac rassemble les gaullistes contre ce « vichysme des temps de paix ». Fondation du RPR, conquête de la mairie de Paris, appel de Cochin (et la célèbre dénonciation du « parti de l'étranger »), refus du groupe gaulliste à l'Assemblée de voter le Budget, sont les principales étapes de ce combat farouche. En face, on s'organise également.

Giscard, pressé de lancer une « machine » partisane contre celle du RPR, contraint libéraux et démocrates-chrétiens qu'unissait jusqu'alors une détestation cordiale à se regrouper sous son aile, dans une confédération il n'ose pas les obliger à fusionner qui ne parviendra jamais à posséder l'efficacité électorale de son rival.

Tels les bourgeois de Calais

A la veille de l'élection présidentielle, Giscard s'aperçoit qu'il n'est pas parvenu à diviser la gauche. Ses avances et ses manoeuvres ont échoué. Alors, en catastrophe, il « droitise » son discours et sa politique, sur la justice, l'immigration. Il disserte sur l'identité française. Mais l'identité, ce n'est pas la souveraineté. Et, comme le note son fidèle conseiller, Jean Serisé, « Giscard a perdu avec l'IVG 500 000 voix, qu'il ne retrouvera jamais ». Le président sortant, affiché sur les murs de Paris devant un globe terrestre symbolisant les rudes exigences de la « mondialisation », doit s'incliner devant François Mitterrand, son paisible village de France et ses clochers d'éternité.

Affolés, les dirigeants de l'UDF s'en remettent à Chirac, la corde au cou, tels les bourgeois de Calais. Autour du président du RPR, certains le pressent d'en profiter, de les absorber goulûment, et de construire, sous son égide, le grand parti unique de l'opposition. Mais Chirac refuse.

Depuis la campagne présidentielle, un personnage discret, au langage châtié, s'est lentement imposé dans son entourage : Edouard Balladur. Il avait déconseillé à Jacques Chirac de se présenter contre Giscard, mais n'avait point été écouté. Au nom de « l'union », il va désormais s'appliquer à gommer une à une les différences idéologiques avec l'allié du RPR.

Libéral, social, européen, sous l'égide d'Edouard, Chirac apprend à parler la nouvelle langue giscardienne. Car il serait dit que la gloire du giscardisme serait plus éclatante que le destin personnel de son auteur. A partir de 1983, la gauche mitterrandienne s'est convertie aux thèses de son vieil adversaire. Elle lui a donné corps, à Paris comme à Bruxelles, dans le style faussement décontracté de Laurent Fabius, comme dans sa révérence pour les décisions « humanistes » du juge constitutionnel. Max Gallo peut légitimement parler de « giscardisme rose ».

Le bon tempo

A l'élection présidentielle de 1988, ils sont trois à réciter la leçon naguère apprise du maître Giscard : « La France veut être gouvernée au centre. » Ils ont pour noms Mitterrand, Barre, Chirac. Le succès est éclatant pour la droite : 19 % des voix pour Jacques Chirac, 16 % pour Raymond Barre. Et 14,5 % pour le candidat du parti d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen qui, sept ans plus tôt, ne parvenait même pas à obtenir les 500 parrainages nécessaires pour se présenter ! Bien sûr, il avait beaucoup parlé d'immigration. Mais aussi de l'amour de la France, de la souveraineté nationale, de l'Europe des patries. Comme s'il avait reçu en cadeau l'héritage de son plus farouche adversaire, le général de Gaulle, abandonné par ceux qui s'en réclamaient. Comme si le drame de Jacques Chirac à cette époque avait été de ne jamais jouer dans le bon tempo : surnommé « facho-Chirac », quand le pays penche à gauche, il se recentre quand la société balance vers la droite...

Mais les battus préfèrent accuser le machiavélisme de leur vainqueur. Et continuent à voir dans leurs « divisions » la cause unique de leurs défaites à répétition. Pendant la campagne électorale, Edouard Balladur avait fait sensation en proposant l'idée d'une « confédération » de la majorité. Alors, les observateurs et les ultimes défenseurs du candidat Raymond Barre avaient seulement analysé cette offre comme une preuve supplémentaire de l'impérialisme gaullo-chiraquien. Mais une bonne idée n'est jamais perdue.

Enfants oedipiens de Giscard

En 1989, douze jeunes gens comme il faut, lassés d'être à vie les cadets de la droite, tentèrent d'utiliser le « parti unique de la droite », comme une machine de guerre de générations, pour abattre les « vieux », Chirac et Giscard, qui les avaient menés deux fois à la défaite. La division de la droite, voilà l'ennemi, en guise de slogan, ils s'appelaient Noir, Baudis, Séguin, Carignon, Bosson, Bayrou, etc. Ils avaient l'image pour religion, et TF 1 pour « grand prêtre ». Ils n'avaient que les mots de « jeunesse » et de « modernité » à la bouche. Ils étaient bien les enfants oedipiens de Giscard. Ils voulaient sa tête, pour mieux l'arborer en saint-patron de leur future église. L'objectif soigneusement dissimulé aux yeux mêmes de la plupart des conjurés, obsédés par la qualité de leur « passage télé » était l'absorption du mouvement gaulliste dans un ensemble de « droite moderniste et européenne », qui aurait confiné dans un ghetto, comme la CSU vis-à-vis de la CDU allemande, les derniers des Mohicans « national-populistes ». On y retrouvait la patte de François Bayrou. Déjà.

Giscard ne s'y trompa pas, qui l'embaucha comme secrétaire général de l'UDF, avec le même ordre de mission. Philippe Séguin non plus qui dès qu'il fut rentré de la Mamounnia à Tunis, où les conjurés l'appelaient tous les jours au téléphone, pour obtenir de « Philippe » son imprimatur à leurs communiqués soigneusement balancés s'empressa de mettre un terme à ce monôme dangereux. Pour le RPR.

Vieux réflexes d'ordinateurs

Le mouvement gaulliste s'est embourgeoisé, « balladurisé », « juppéisé », « udfisé ». Déjà converti au parti unique dans sa tête, sinon dans son corps. Il doit, pour ne pas mourir, retourner à ses sources nationales, populaires, républicaines. C'est le diagnostic sans complaisance que posent Séguin et Pasqua en janvier 1990. Le secrétaire général, Alain Juppé, crie au putsch. Jacques Chirac le soutient, fort de sa légitimité. Edouard Balladur les appuie. Pour la première fois, on a le choix au RPR. Mais les ordinateurs ont gardé leurs vieux réflexes. Ils ont « programmé » 12 % pour la liste rebelle. Pasqua menace. Le programme de l'ordinateur, il le connaît, c'est lui qui l'a mis en place. Il appelle un huissier. Qui décompte les voix. Mais de lui-même, Pasqua n'accordera pas plus de 30 % à sa liste. Jacques Chirac avait publiquement prévenu qu'il démissionnerait si les rebelles obtenaient plus d'un tiers des voix...

Le mouvement gaulliste n'en a pas fini pour autant avec cette question existentielle. Deux ans plus tard, le référendum sur le traité de Maastricht la lui pose de nouveau : quel parti veut-il être ? Pour quelle droite ? Pour quel projet ? Pour quelle France ?

Christine FAUVET-MYCIA, Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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