mercredi 27 août 1997

Les rendez-vous manqués de la droite

Après avoir évoqué dans nos éditions d'hier le projet de Valéry Giscard d'Estaing qui voulut réinventer la droite, nous poursuivons aujourd'hui la publication de notre enquête sur les chemins que peut emprunter l'opposition pour se reconstruire.


François Mitterrand aurait pu se passer d'un référendum sur le traité de Maastricht. Mais le président de la République voulait que la construction européenne ose enfin sortir des cénacles étouffants des négociations de technocrates, pour aborder le grand large de la démocratie et du peuple. Mais en politique, les intentions ne sont jamais solitaires. Mitterrand comptait aussi se servir de l'Europe pour briser l'opposition, et ramener aux côtés des socialistes, dans une majorité élargie, tous ceux qui ne pouvaient, au nom de leurs convictions, que voter « oui ». Comme s'il retournait le vieux projet de Giscard au profit de la gauche. Et du Front national, qui dominerait alors une droite morcelée, où le mouvement gaulliste ne serait plus que l'ombre de lui-même.

Effectivement, le RPR se scinde en deux. D'un côté, Balladur-Chirac-Juppé, et le gros des élus ; de l'autre, Séguin-Pasqua, et l'essentiel des militants. Cela devient une habitude. Mais, une fois encore, Séguin-Pasqua n'osent pas franchir le Rubicon. Ni refonder la droite autour de ce clivage qui crève les yeux, l'écran, les consciences, et les isoloirs. Ni saisir cette main que lui tendent « les républicains de l'autre rive » autour de Jean-Pierre Chevènement.

« Républicains » et « démocrates »

Ils se refusent à détruire le vieux et fatigué clivage droite-gauche pour accoucher d'un nouveau combat entre « républicains » et « démocrates », qui tournerait autour de l'Europe, bien sûr, mais aussi de l'autorité de l'Etat, de l'indépendance de la nation, des principes républicains. Ils ne prennent pas leur revanche sur une droite giscardisée, ni ne brisent le RPR dans cette tourmente. Au contraire, ils préservent autant que faire se peut l'illusion d'un mouvement gaulliste un et indivisible. lls partagent leur temps de parole télévisé avec leurs collègues RPR d'en face. Et, au lendemain de la défaite du « non », qui a pourtant le fumet odorant d'une victoire, ils se rendent au bureau politique convoqué par Chirac-Juppé.

Après les rodomontades et les menaces, la corde au cou. Pourtant, le temps d'une campagne électorale, ils ont enfin rencontré cet électorat populaire venus des rangs du PC, PS, FN, RPR dont ils ne cessent de parler, tous ces « petits » qui fulminent contre les « gros », ceux qui demandent la protection de l'Etat contre les menaces de la mondialisation, ceux qui défendent leur identité nationale contre l'américanisation de la planète, ceux qui s'accrochent au vieux modèle républicain, contre le relativisme soixante-huitard, ceux qui vivent la nation, et non l'humanité, comme un horizon politique indépassable.

Mais les élections législatives approchent. C'est le temps des investitures pour chacun. Et de Balladur pour tous.

Celui qui n'est pas encore officiellement candidat à l'élection présidentielle se sculpte un portrait en pied de « candidat unique de la majorité », rassemblant de « l'extrême droite au centre », comme le prétend alors, faraud, Nicolas Sarkozy. Il se pare des habits seyants d'un Pompidou 69, à la fois moderne et conservateur, européen et patriote, libéral et social. Sans doute le concept naguère mis au point par ses soins pour... Jacques Chirac.

L'épée et le verbe

Abandonné, brocardé, ridiculisé, humilié, enterré, néantisé, celui-ci se retourne alors vers le seul projet alternatif de la droite, celui qu'il a rejeté par deux fois, en 1990 et en 1992, celui qu'il croyait avoir définitivement abandonné à la fin des années 70, celui d'un gaullisme patriotique, républicain, social, populaire. Son génie médiatique est de se l'approprier comme un retour vers soi-même. Son habileté tactique est de contraindre Philippe Séguin l'homme qui, depuis sa biographie de Napoléon III, a pressenti le retour victorieux des bonapartistes contre une droite mais aussi une gauche converties à l'orléanisme à mettre son épée et son verbe à son service.

Balladur ne le sait pas encore, mais il a perdu. Dans l'histoire de la droite, l'avantage pris par les orléanistes sur les bonapartistes n'est jamais décisif. Ils représentent les bourgeois contre le peuple, le libéralisme contre l'Etat. Balladur s'est laissé grimer sous les traits de Louis-Philippe, quand son adversaire a endossé la pelisse de Badinguet. Son espace se réduira comme peau de chagrin. La présence à ses côtés de Charles Pasqua rapidement mis hors course par l'affaire Schuller-Marechal n'y pourra rien changer : l'homme qui se rêvait « candidat unique de la droite » ne sera que le porte-drapeau de l'UDF. Et encore pas toute l'UDF.

Bonapartisme social

Dès le début de la campagne, Jacques Chirac a reçu le soutien d'Alain Madelin. Celui-ci est convaincu que la victoire finale ne se cueillera pas au « centre », comme le ressassent tous les oracles depuis vingt ans. Mais au « peuple ». C'est à cette condition, qu'en dépit des contradictions, des incompréhensions et des incompatibilités, le bonapartisme social de Séguin pourra rejoindre le libéralisme populaire de Madelin. Et puis, il y a Giscard. En toute logique intellectuelle et politique, l'ancien président devrait soutenir Edouard Balladur. Celui-ci ne porte-t-il pas le projet moderniste et européen conçu par Giscard vingt ans plus tôt ? Justement. Giscard ne peut tolérer qu'un autre conquiert l'Elysée avec ses idées, son projet, son positionnement. Son rêve. Il s'alliera donc à Chirac pour bouter hors de ses terres l'usurpateur.

Et puis une fois celui-ci éliminé, il compte sur Alain Juppé qu'il intronise officiellement premier ministre, avant même le second tour de scrutin pour conduire la politique de ses désirs. Ainsi en sera-t-il fait...

Mais voilà, deux ans plus tard seulement, Jacques Chirac prend le risque de soumettre ce grand projet à l'approbation du peuple. La victoire serait une première. Depuis 1981, les Français ont toujours voté en contre : contre Giscard, Mitterrand, Chirac, Bérégovoy, Balladur. Pour séduire le destin, la majorité se pare de ses plus beaux atours : moderniste, européenne, libérale, sociale. Elle est au « centre » comme jamais. La gauche de Lionel Jospin, qui a retenu, elle, les leçons du passé, s'installe d'emblée sur les terres républicaines, populaires, et patriotiques. Il n'y a pas cette fois d'espace pour un Philippe Séguin ou un Pasqua, ou un Madelin qui n'ont par ailleurs pas très envie de rouler pour Juppé. Une fois a suffi.

Sables mouvants

La campagne est insipide. La droite ne se reconnaît pas dans la droite. Les gaullistes ne se reconnaissent pas dans ce pouvoir gaulliste. La gauche l'emporte, le Front national s'enracine.

Depuis vingt ans, la droite a gagné ou perdu, mais elle s'est vidée continûment : 44 % pour le RPR et l'UDF en 1978 ; 41 % en 1986 ; 31,5 % en 1997. Comme si la droite s'enfonçait dans les sables mouvants de l'histoire. Comme si elle était condamnée à disparaître, lentement absorbée par le PS et le FN. Comme si son grand projet modernisateur la conduisait à la mort. Par inutilité. Comme le note cruellement Max Gallo : « De quelque côté qu'on prenne le problème, la droite est perdante. Elle est condamnée à approuver la fermeture de Vilvorde au nom de l'économie de marché (quitte à s'aliéner les couches populaires de son électorat) ; mais elle n'ose pas prendre ses distances avec le mariage homosexuel... tout se passe comme si la droite et la gauche avaient renoncé à gouverner : mais pour flotter dans le sens du courant, la gauche passe pour plus crédible. » (1)

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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