jeudi 28 août 1997

Le désarroi idéologique de la droite

Opposition : les chemins de la reconstruction (3)


Après avoir évoqué dans nos éditions des 26 et 27 août l'histoire mouvementée de la droite depuis vingt ans, nous concluons aujourd'hui la publication de notre enquête sur les chemins que peut emprunter l'opposition pour se reconstruire.

C'est un mot et un mythe. Une ville et une référence. Une stratégie et un rêve. Epinay. Pour les rares partisans de la « fusion » du RPR et de l'UDF, c'est la nécessaire et salvatrice imitation d'une gauche qui sut de ses mouvements épars construire un Parti socialiste unique. Mais Epinay est aussi une référence mythique pour tous ceux qui ne veulent pas de la fusion. Pour Philippe Séguin, François Bayrou, et Alain Madelin, les trois nouveaux chefs de la droite. Chacun veut rassembler, unifier, synthétiser. Autour de lui. Chacun s'imagine dans la peau de François Mitterrand, mais personne ne veut endosser la défroque de Guy Mollet. Pour cela, chacun est prêt à des concessions : Madelin supporte Robien, Bayrou laisse dire Goasguen, Séguin bichonne Sarkozy. Des axes idéologiques existent pourtant, qui rapprochent les libéraux Madelin et Sarkozy, ou les démocrates-sociaux Séguin et Bayrou. Mais la droite française a toujours privilégié les logiques de la concurrence et de la passion sur celle de l'organisation rationnelle.

On pourrait aujourd'hui imaginer un grand parti moderniste, libéral, social, et européen. Qui regrouperait Léotard, Bayrou, Juppé, Balladur, Sarkozy. Tel est le projet revendiqué par François Bayrou : rassembler de « Balladur à Delors ». Une CDU à la française. Un parti démocrate à l'américaine. Projet cohérent, pensé. Rêve abandonné de Giscard. Ambition avortée de Balladur. Qui n'a toujours qu'un seul et majeur inconvénient : il réduit au maximum les différences avec la gauche : quand Balladur débat avec Delors, on cherche les divergences au microscope. Sa logique politique profonde réside dans une « grande coalition » avec les sociaux-démocrates. Alliance où désormais le Parti socialiste tiendrait le manche. D'ores et déjà, en Bretagne, ou en Alsace, vieilles terres démocrates-chrétiennes, les centristes laissent peu à peu le leadership aux socialistes rocardo-jospiniens, qui réconcilient les vieux ennemis de la désuète question religieuse.

Ainsi, le clivage révélé lors du référendum sur le traité de Maastricht entre « oui » et « non » subvertit peu à peu la vieille opposition droite-gauche. Et le combat entre nation et mondialisation, entre identité et américanisation, s'impose discriminant efficace.

« L'électorat populaire »

La droite se retrouve écartelée entre les deux pôles du Front national et du Parti socialiste. Au sein de la droite, contrairement à ce qu'on prétend souvent, le débat n'est pas pas encore entre ceux qui défendraient une alliance avec le FN et ceux qui la refuseraient tous ses leaders défendent pour l'instant cette dernière position.

Mais il est vif en revanche entre ceux qui, rejetant une culture autoritaire, jacobine, nationaliste, bonapartiste, l'abandonnent définitivement au FN et les 15 % de voix ou plus qui vont avec, quitte à lui accorder une représentation parlementaire par le mode de scrutin proportionnel et ceux qui veulent ramener la droite sur ces terres-là, laissées en jachère depuis vingt ans, pour disputer au FN ses électeurs, pied à pied, un à un.

« Il nous faut reconquérir l'électorat populaire. » Inlassablement invoqué, l'objectif a un prix idéologique. Des populations jeunes, masculines, ouvrières, sans diplômes, souvent fils d'émigrés espagnols, ou italiens, forment la sociologie des fameux « gaucho-lepénistes ». Comme si troublés par la nouvelle répartition sociale des rôles entre hommes et femmes, ils se rassuraient au sein d'une fratrie virile. Comme s'ils marquaient par leur vote leur appartenance récente à la nation française. Comme s'ils manifestaient leur opposition radicale révolutionnaire aux « bien-pensants » médiatiques, d'une société guettée par l'anomie et dominée par le relativisme soixante-huitard. Ce n'est pas la première fois qu'au grand dam des théoriciens socialistes, une partie du « peuple de gauche » rompt le « front de classe ».

Le général de Gaulle recueillait trois millions de voix communistes. Avant lui, Louis-Napoléon Bonaparte reçut le soutien de nombreux ouvriers, revenus d'une République qui les avait mitraillés. Et ce n'est pas un hasard si Philippe Séguin a choisi de se faire le biographe de ce personnage controversé. Lors des Assises du 6 juillet dernier, le nouveau président du RPR tonna qu'il ne se laisserait intimider par aucun tabou ni terrorisme médiatique. Mais son premier geste politique avait été de s'allier à Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy. Ceux qu'il dénonçait naguère comme les parangons de la « pensée unique ». Ce n'est pas tant la contradiction qui guette Philippe Séguin que la banalisation. Pas tant le reniement que le conformisme. Où l'on verrait celui qui porta au pinacle le retour de la souveraineté nationale et l'autorité de l'Etat vertus gaullistes cardinales se noyer dans le bain libéral et européen. Il est vrai que Séguin voulait rassembler et non s'enfermer. Abandonner son image « d'homme de gauche » qui le dessert auprès d'une partie de l'électorat de droite. Et ne pas laisser filer les libéraux du RPR chez Alain Madelin.

Car le patron de Démocratie libérale veut, lui aussi, ramener le peuple dans sa maison. Lui aussi a compris que la nouvelle polarisation française tournait autour des « petits » contre les « gros ». De l'idendité contre la déculturation mondialisée. Que son cher libéralisme, qu'il défend contre vents et marées depuis vingt ans et qu'il voit enfin toucher aux ports français longtemps inhospitaliers, en raison de la crise de l'Etat-providence sera populaire, et bleu-blanc-rouge, ou ne sera jamais. Mais l'évolution récente du capitalisme fonds de pension, grandes surfaces, concentrations industrielles, délocalisations le ramène quoi qu'il en ait, du côté des gros et du grand large.

Ainsi va chacun avec ses forces et ses faiblesses, ses rêves et ses manques. Leurs différences font leur richesse et leur complémentarité. Et la chance de Jacques Chirac. Défait, confiné à l'Elysée dans un rôle de simple commentateur, le président s'efforcera d'apparaître comme le chef unique de la droite. Au-delà des divisions et différences. Il recevra chacun de ses leaders avec autant d'égards. Afin qu'aucun ne devienne trop grand, trop fort. Qu'aucun ne parvienne à accomplir son Epinay.

En quête de sens

Mais tous les trois se disent, en privé ou en public, que l'électorat de droite ne pardonnera jamais à Jacques Chirac la dissolution manquée. Qu'ils ont donc leur chance. Qu'il leur faut, pour cela, continuer à travailler. François Bayrou ne quittera pas le philosophe Luc Ferry. Alain Madelin réunira intellectuels et penseurs. Philippe Séguin organisera débats et confrontations. La droite est en quête de sens, elle aussi.

Ses leaders le sentent confusément, mais ne parviennent pas à lui en donner. Ils subissent sans mot dire la domination culturelle de la gauche. Ils la laissent dire le bien et le mal. Ils ont laissé diaboliser ou ridiculiser leurs références les plus sacrées : la nation, le mérite, l'effort, le travail, la famille, l'ordre. Et s'éloigner dans l'abstention, ou s'échapper sur leur droite, des électeurs qui ne se reconnaissent pas dans ce qu'ils leur offrent. Pas besoin d'être Gramsci pour savoir que leur reconquête sera d'abord culturelle. Pas besoin d'être Nostradamus pour deviner que leur chemin sera long.

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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