Deux projets de loi sur l'immigration à l'automne
Il arbore un sourire empreint de curiosité et d'ironie, de séduction et de retenue, d'affabilité et de mise à distance. Le torse bien droit, chaussant avec des gestes précautionneux ses lunettes dès qu'il doit lire le moindre papier, Jean-Pierre Chevènement parle comme il marche, en décomposant les pas et les phrases, sur un rythme alangui de valse lente. Comme s'il voulait faire entrer dans la tête de son interlocuteur ses idées iconoclastes. Comme s'il ne résistait pas au plaisir de savourer la musique de sa propre prose. Dans un mélange subtil de précaution et d'assurance. Il paraît que dans le Haut-Doubs, les montagnards du Saugeais sont tous comme ça : à la fois prudents et audacieux, madrés et sarcastiques, donnant aussi bien des paysans enchaînés à leur lopin de terre que des aventuriers parcourant le vaste monde.
Dans l'avion qui survole sa chère Franche-Comté, Chevènement se plonge dans « L'effondrement de Nietzsche », qu'il souligne avec le sérieux de « l'élève d'élite » qu'il fut naguère, décrochant un accessit au concours général de grec et un deuxième prix à celui de géographie. Avoir une maman institutrice est décidément un formidable atout dans la vie ! « Ma mère distribuait les tracts de la Cnal, le dimanche après-midi, mais le dimanche matin, elle était à la messe. Chez moi, les hommes vont au bistrot, et les femmes à la messe. » Et même les révolutionnaires les plus radicaux demeurent très attachés aux valeurs familiales. Ainsi Proudhon. Chevènement s'inscrit dans cette lignée sans se forcer : « Le problème grave de notre époque, c'est la désagrégation de la famille... Le danger principal des sociétés modernes est l'anomie. Le chaos entraînant des réactions fascisantes. »
« Solidarité virile »
Cela tombe bien, Jean-Pierre Chevènement est chargé du maintien de l'ordre dans le gouvernement Jospin. Pas une mince affaire. Car tout compte fait, la gauche au pouvoir a moins bien apprivoisé la place Beauvau que le palais Brongniart. Entre mépris de classe et déni idéologique de la réalité, la gauche bien pensante a longtemps parlé de « fantasme d'insécurité ». Comme si la meilleure solution eût été d'installer un psychanalyste dans chaque commissariat de banlieue. Mais la crainte électorale est le début de la sagesse politique ; et le meilleur apport du jospinisme à la culture socialiste sera peut-être dans ce respect retrouvé pour les frayeurs des « petites gens ». Pour bien faire son métier, Chevènement compte beaucoup sur le soutien de Jospin. Qui est rasséréné par la présence de Chevènement place Beauvau. On sent chez ces deux-là une solidarité virile qui ne s'avoue pas, face à l'activisme de suffragette des Voynet, Guigou, Aubry, ou Trautmann, à la fois « maastrichtiennes » plus enthousiastes que ces messieurs, et bien plus « libérales » sur les sujets de société, du contrat d'union civile aux sans-papiers. « Ce gouvernement est composé de gens sincères », note Chevènement en guise de litote, pour dire que les « belles âmes » y sont légion. Lui songe au mot de Pascal : « Qui fait l'ange, fait la bête. » Et puis, lorsque les convictions sont renforcées par les intérêts électoralistes, pourquoi se priver ?
« Longtemps, l'immigration a constitué pour une partie de la gauche un moyen commode de diviser la droite et de conserver une identité de gauche. » Un ange passe, au sourire énigmatique d'un sphinx trônant à l'Élysée pendant quatorze ans. « Mitterrand, c'était plus compliqué. Mitterrand, lui, comprenait tout, devinait tout. Il pouvait se mettre dans les motivations de toutes les tendances politiques. Il m'a semblé plusieurs fois qu'il était très proche de moi. »
Son sourire s'élargit, entre le sentiment humiliant d'avoir été roulé dans la farine et la fière certitude d'avoir vu juste avant tout le monde : « Mitterrand n'était pas européiste. Simplement, là aussi, l'Europe a remplacé la gauche comme idendité politique. Je demeure convaincu qu'en 1983 on a fait le mauvais choix, celui d'une croissance lente. On aurait dû faire une dévaluation massive. On ne dit pas assez que la production industrielle de 1997 est égale à celle de 1980. »
« Ultime réalité politique »
Cette gauche, Jean-Pierre Chevènement l'a quittée deux fois : « Je ne suis pas parti sur des petites choses », dit-il faraud. Mais il est revenu. Chevènement est l'homme des départs fracassants et des retours tonitruants. Lui aussi oscille sans cesse entre la noblesse des convictions et le prosaïsme de l'existence politique. « Sur l'Europe, finalement, je suis seul », glisse-t-il, entre lassitude et autojustification. Alors on songe à ce référendum, à ceux qui, comme lui, goûtaient le « e tréma » digne d'Alexandre Dumas, dans Maëstricht ; à ceux qui, comme lui, appelèrent à voter « non », à tous ces « républicains de l'autre rive », comme il les qualifia dans une quête pathétique d'alliances, tous ceux qui pourraient signer des deux mains son acte de foi philosophique dans la nation, qui, au-delà de toutes les monnaies uniques, les distingue radicalement de l'autre moitié de la classe politique : « Je crois que l'humanité est une réalité éthique, mais pas politique. La nation demeure notre ultime réalité politique. » Bref, on songe à Philippe Séguin. « Mais Séguin n'a pas osé affronter Chirac, et a préféré s'allier à Léotard », lâche-t-il comme épitaphe d'une grande alliance mort-née.
Cet échec stratégique ramena Chevènement vers ses terres d'origine. D'autant plus que Jospin était le plus acceptable de tous les maastrichtiens. « J'aurais pu réclamer un ministère économique, mais j'aurais eu les mêmes contraintes qu'en 1983. » Au moins, le ministre de l'Intérieur peut pour combien de temps encore ? conduire une politique jacobine sans que Bruxelles ou Bercy ne viennent mettre leur nez inquisiteur. « La Franche-Comté est française depuis trois siècles. La Savoie, depuis cent ans. Vous, les Corses, français depuis deux siècles, vous êtes dans la bonne moyenne », a-t-il asséné, faussement badin, au cours de son périple de juillet dernier sur l'île de Beauté, en guise d'enterrement républicain de ce « peuple corse », reconnu naguère par un de ses prédécesseurs, Pierre Joxe.
« Lointaine Bithynie »
Mais comment vider la mer avec un seau d'eau ? « Un jour, j'écrirai l'histoire de France, telle que je la vois. L'erreur des Français fut de croire après Waterloo qu'on était toujours la puissance dominante que l'on n'était plus. D'où la surprise de la défaite de 1870. Puis, la crise de la pensée allemande, l'effort surhumain de 1914, qui nous laissa épuisés, le pacifisme, 1940, la construction européenne, Maastricht... »
Comme un Don Quichotte qui aurait trouvé refuge dans les moulins à vent qu'il était censé combattre, Chevènement est membre d'un gouvernement qui engagera la France dans l'euro. Bien sûr, il ne parvient pas à y croire, tant qu'elle restera une monnaie entre banques, tant qu'on n'ira pas acheter sa baguette de pain avec... Mais, au fond, il ne se fait plus guère d'illusions : « Les États-Unis ont toujours réussi à faire pression sur la Bundesbank. Ce sera encore plus facile avec la Banque européenne. L'Amérique est l'Empire romain d'aujourd'hui, et la France, tout au plus une lointaine Bithynie... »
Comme si Jean-Pierre Chevènement se contentait désormais de témoigner d'un monde englouti. Comme s'il avait renoncé à se battre contre son destin, qui rejoindrait ainsi celui de Michel Debré sans doute l'homme politique qu'il admire le plus accouchant au forceps de cette Algérie indépendante, qu'il avait toute sa vie vouée aux gémonies...
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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