lundi 17 février 1997

« Ils ne vivent pas comme nous »

La polémique sur le contrôle de l'entrée et du séjour des étrangers en France.
C'est une petite réponse sans prétention. Quelques instantanés pris sur un marché, entre carottes et navets, raisins du Chili et fraises d'Espagne. Quelques mots de la vieille dame qui est « d'accord avec les artistes pour... Châteauvallon », de l'acheteur de laitues qui évoque la guerre « qu'il n'a pas connue », d'une étudiante timide qui murmure « toute la fac est avec eux » et du jeune vendeur de légumes, rigolard, qui a trouvé « la » solution : « Il fallait faire le contraire : tous se précipiter à la mairie et déclarer les étrangers qu'on reçoit. Les employés auraient craqué, ils auraient dit : ça suffit ! »

Et puis, il y a cette jeune maraîchère, tourmentée : « C'est sûr, de la misère, il y en a de partout. Il faudrait pouvoir les accueillir, les étrangers. Mais on ne peut plus. Sinon, on ne pourra pas s'en sortir. Les artistes, ils en font un peu trop pour moi. »

« C'est clair ? »

Mais déjà, son patron la presse. Sa cliente, une jolie brunette aux cheveux de jais et aux yeux clairs, n'a ni ses contraintes ni ses états d'âme : « Je ne suis pas d'accord. Trop, c'est trop. On n'en peut plus. C'est clair ? » Très. Comme le fleuriste : « Ces artistes, ils veulent passer pour des maîtres à penser. Moi, ça me chiffonne. Ils vivent pas du tout comme nous. Et pourtant, je suis pas pour Juppé. » Les voisins, en blouse bordeaux devant leurs broches à poulets, l'approuvent avec force : « C'est des connards. Ils ont plein de fric, ils en ont rien à foutre... Tu vois, Catherine Deveuve, je l'aimais bien cette femme, maintenant elle me dégoûte... C'est pas juste, vous comprenez, il y en a qui ont beaucoup plus de facilité à s'exprimer que le petit peuple... » Plus loin, une femme me montre du doigt son mari : « Vous voyez, lui, il est d'origine espagnole, et ben... » L'homme prend la relève : « Ça fait quarante ans que je suis en France, je suis un immigré moi aussi. La liberté, c'est bien. Mais avec tous les sans-papier qu'il y a par ici... » Enfin, un vieux monsieur fort digne, avec sa moustache droite et son cabas à provisions bien rempli, clôt la conversation, d'un argument définitif : « Il va y avoir une loi. Elle sera votée. Il faudra la respecter. C'est ça la démocratie. »

Face-à-face tendu

Comme si, dans le face-à-face de plus en plus tendu entre peuple et élites, les artistes ne réussissaient pas mieux que les technocrates. Comme si les jeunes gens en colère de ce mois de février 97 n'avaient pas beaucoup plus de succès que les « enragés » de mai 68, ceux qui avaient voulu, en vain, entraîner le « peuple ouvrier » dans leur révolution.

Déjà, ils ne jouaient pas dans le même film... Les jeunes leaders « gauchistes » rêvaient de retrouver les scènes sociales du « Jour se lève » ou de « La Belle Equipe » ; les ouvriers de Billancourt songeaient au confort bourgeois des films de Claude Sautet. Ce confort, ils ne l'ont toujours pas.

« Si le FN fait un tel score, vous savez, c'est qu'il y a quelque chose. Les Vitrollais, on les montre du doigt, mais il faut y vivre à Vitrolles. C'est pas facile ! » A trois pas de là, Catherine Mégret venait d'être investie maire de Vitrolles.

Eric ZEMMOUR

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