Après Toulon, Orange et Marignane.
Les femmes seraient-elles le meilleur atout du Front national ? On se souvient de Yann Piat, naguère. De Marie-France Stirbois, aussi. Et puis Catherine Mégret, aujourd'hui. Comme si le charme féminin pouvait seul dissiper la « diabolisation » dont ce parti estime souffrir. Pendant toute cette campagne, le maire sortant socialiste a cru que l'inexpérience de Catherine Mégret, sa méconnaissance crasse des dossiers municipaux, ses réflexes venus d'une droite des tripes, sa médiocrité oratoire, finiraient par ruiner ses chances. Il n'en a rien été. Au contraire, il a semblé que son ignorance lui permettait de distribuer les promesses les plus échevelées avec une sincérité non feinte. Et puis, il y a Vitrolles. Une ville nouvelle jadis riante, où les cadres rêvaient d'inventer une vie moderne et radieuse, qui s'enlise dans une lente prolétarisation ; où les habitants des quartiers nord de Marseille retrouvent avec horreur ces Maghrébins qu'ils fuyaient justement ; où le centre-ville est un hideux espace commercial sans âme. Et puis chômage, insécurité. Et puis un sortant mis en examen, une fédération socialiste des Bouches-du-Rhône qui se déchire, une droite qui tarde à revenir sur un terrain laissé en jachère. Au final, une ville qui donne au Front national sa première victoire à la loyale du scrutin majoritaire, sans triangulaire ni majorité relative, comme à Toulon, Marignane et Orange. Une ville qui promet d'être, avec sa voisine, Marignane, la base de lancement de la victoire annoncée de Bruno Mégret aux élections législatives de 1998. Sans oublier les régionales, où le FN pourrait faire exploser le système Gaudin, qui voit le ministre de la Ville gouverner sa région avec le soutien tacite des socialistes, qui ont bien du mal à se trouver des différences avec le leader UDF.`
Certains ne savent pas encore comment faire. Lever la main, fermer le poing, ouvrir les doigts en forme de V. Ils hésitent, regardent avec anxiété ce que font les autres. Alors, ils chantent une Marseillaise à pleins poumons. Ça, ils savent. Et puis ils entonnent l'hymne de l'OM : « Ce soir, on va vous mettre le feu ». Une dame se moque : « C'est pas ce qu'il faut chanter ce soir. »
Les supporters de Catherine Mégret n'ont jamais douté de leur victoire. Ils ont simplement craint, jusqu'au bout, un retournement de situation, « parce que, dans la magouille, ils sont fortiches ». Ils sont réunis à l'hôtel Louisiana, près de l'aéroport de Marignane, dans une salle qui déborde largement sur la rue. Tous les quarts d'heure, un speaker entretient le suspense. Vers 21 heures, la salle pousse un hourra de victoire : Anglade est passé définitivement sous la barre des 48 %. La salle crie « On a gagné ». Une dame est contente : « On est en France, quand même. » Un vieux monsieur au regard vert d'eau se souvient des combats de 1988 avec Jean-Pierre Stirbois, et dit tout le bien qu'il pense de Bruno Mégret : « Il faut le connaître. Il est réservé. Mais certains pensent qu'il est mieux que Le Pen, qui est trop virulent. » Sur l'estrade, une vieille dame ne se lasse pas de raconter ses souvenirs.
Appel au calme
C'est Agathe Sabiani, la responsable de Fraternité française, à qui les Mégret doivent une grande part de leur victoire. Elle dit : « L'important, ce ne sont pas les individus, mais les idées. Nous on est simplement français d'abord. Ça ne veut pas dire qu'on n'aime pas les autres pays... Vous savez, nous on n'est pas raciste. La femme de Gollnisch, elle est japonaise, il a des enfants aux yeux bridés. Et la femme de Perdomo, elle est noire. Et il a un enfant... »
Quand les Mégret arrivent enfin, c'est l'enthousiame, les cris, les bousculades, les « On a gagné » qui redoublent. « Notre victoire est d'abord celle de mon mari », lance Catherine. « Sans la machination dont il a été victime, il serait à ma place ce soir. C'est lui qui a conduit la bataille, c'est lui le vainqueur ce soir », ajoute-telle. « C'est une victoire historique, enchaîne Bruno Mégret, qui montre la capacité du FN à l'emporter demain dans toute la France, malgré les machinations (...) et le front républicain. »
Dans le centre-ville, l'ambiance est moins joyeuse. A la permanence d'Anglade, c'est l'abattement qui règne. Les visages sont pâles, inquiets, les gestes nerveux. On n'écoute plus guère la télévision qu'on avait installée au milieu de la rue. Au début de la soirée, ils espéraient encore remonter le retard. Comme au second tour de juin 1995. Ils ont vité déchanté. Ils ont vite compris, à voir le score anormalement élevé de bulletins blancs ou nuls, que les électeurs RPR s'étaient refusés à suivre les consignes des états-majors parisiens. Et avaient refusé de sauver Jean-Jacques Anglade. Le « sortant » ainsi sorti prononce trois mots. Il appelle « tous les Vitrollais à conserver leur calme, à ne pas céder à la provocation et à la violence après cette campagne difficile au cours de laquelle le Front national s'est appliqué à salir l'image de notre ville. C'est dans le respect des règles démocratiques que Vitrolles retrouvera un avenir digne de son passé », ajoute-t-il avant de s'en retourner.
A quelques mètres de là, on entend des bruit de vitres cassées, de courses, de détonations. Des jeunes beurs venus de la cité des « Pins » ont attaqué des vitrines en signe de représailles. Aussitôt, les CRS se sont déployés dans la ville. Invectives, insultes, lacrymogènes. La nuit commençait, chaude.
Encadré(s) :
Résultats du second tour : I : 20 289. V : 16 416. E : 15 566. Abs : 18,80 %. Liste Anglade (PS), sort. 7 397 (47,52 %) ; liste Mégret (FN) 8 169 (52,48 %).
Résultats du premier tour. I : 20 297. V : 15 480. E : 15 037. Abs : 23,74 %. Liste Anglade (PS), sort : 5 563 (37 %) ; liste Guichard (UDF-RPR) : 2 452 (16,30 %) ; liste Mégret (FN) : 7 022 (46,70 %). Ballottage.
Rappel des résultats de juin 1995. Premier tour. I : 19 771. V : 14 967. E : 14 737. Abs : 24,30 %. Liste Agarra (PCF) : 930 (6,31 %) ; liste Anglade (PS) : 4 256 (28,88 %) ; liste Marti (DVG) : 173 (1,17 %) ; liste Tomasi (Verts) : 816 (5,54 %) ; liste Guichard (UDF-RPR) : 1 839 (12,48 %) ; liste Lecerf (DVD) : 379 (2,57 %) ; liste Mégret (FN) : 6 344 (43,05 %). Ballottage.
Deuxième tour. I : 19 771 ; V : 16 825 ; E : 16 581 ; Abs : 14,90 %. Liste Anglade (PS) : 7 466 (45,03 %), 29 élus ; liste Guichard (UDF-RPR) : 2 002 (12,07 %), 2 élus ; liste Mégret (FN) : 7 113 (42,90 %), 8 élus.
Éric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire