« Il restera toujours quelques cuisiniers et quelques coiffeurs pour dames. » Cette boutade du général de Gaulle, rapportée par Claude Guy, dans son livre En écoutant de Gaulle (Grasset), date de 1946 (1). On le voit, la « disparition » de la France n'est pas une idée neuve... en France. Car, comme le rappelle Jean-Claude Barreau, notre pays est une création de la volonté politique, des rois puis de la République, qui ne repose sur aucune unité ethnique, raciale ou géographique. Éminemment fragile donc, comme toute création humaine.
Fracture
Mais la question de Barreau, au fil des guerres civiles, des désastres militaires, d'Azincourt à mai 40, est en même temps d'une brûlante actualité. De la mondialisation à Maastricht, de l'Europe à la décentralisation, du retour des « parlements » (les juges qui se substituent au pouvoir politique élu), à l'immigration-invasion qui ressemble de moins à moins à une assimilation républicaine : « Immigrer, ce n'est pas changer de lieu géographique, c'est changer d'histoire... Le jeune d'origine étrangère né en France n'a plus comme passé celui de ses parents ; son histoire à lui sera celle de la France, de Jeanne d'Arc à Valmy... Au contraire, quand on change de lieu en voulant garder son passé national d'avant, ses coutumes, ses lois, on n'immigre pas. On colonise » ; toutes les forces de dislocation de la nation, externes et internes, sont soigneusement répertoriées et dénoncées. Barreau est clair, précis, concis. Trop parfois.
Mais, surtout, Barreau fait le procès des élites coupables d'abandon de nation en danger. « La France est ma patrie, l'Europe est mon avenir », disait François Mitterrand. Et Jean-Claude Barreau d'analyser le non-dit de cette « belle phrase » apparemment équilibrée : « Je suis certain que François Mitterrand aimait la France mais il ne croyait pas en ses chances. Il la voyait comme une vieille dame qu'il fallait entourer de prévenances, en lui parlant des fastes de sa grandeur passée, tout en la menant doucement vers une maison de retraite dorée. Pour le président défunt, cette maison de retraite était évidemment l'Europe de Maastricht. »
Pour Barreau, comme pour Mitterrand sans doute, cette « mort de la France » a une date : mai 40. La France a montré alors qu'elle ne s'était jamais remise de sa « victoire » de 14. Le « cher et vieux pays » ne pouvait plus, ne voulait plus. Qu'il cache sa honte, comme dans l'immédiat après-guerre, ou qu'il l'exhibe, en spectacle permanent, comme le font avec une ambiguë délectation, les enfants de 68, il prouve qu'il n'en est toujours pas sorti. Ses élites ne savent plus à quel saint se vouer pour échapper à cette nation, jadis si glorieuse mais qui avait failli. D'où la fascination pour le « modèle allemand ». D'où la révérence pour la puissance américaine. D'où la haine de tout ce qui est national, et l'incapacité à exalter les vertus « nationales ». La droite oublie la nation, et la gauche dédaigne la République. N'allez pas chercher plus loin pourquoi une partie croissante du peuple ces « beaufs naguère brocardés par la bande dessinée soixante-huitarde » vote pour le Front national.
Pour l'ancien conseiller de Charles Pasqua et de Jean-Louis Debré, la fracture n'est pas seulement sociale, mais d'abord et avant tout nationale. C'est pour cette raison que, contrairement à ce que disent certains commentateurs, l'immigration est une question qui hante la société française ; pour cette raison que l'Europe de Maastricht inquiète et taraude. « Cet homme doit régner ou mourir », disait Saint-Just de Louis XVI. La France doit être souveraine ou mourir, aurait pu paraphraser Barreau.
La croissance pourra augmenter, la consommation repartir, le chômage diminuer, le franc fort et Maastricht montrer qu'ils ne sont pas le diable, dénoncé trop systématiquement par Barreau, tous ceux qui ne sont pas marxistes continueront à croire que le « mal français » perdurera. Car ce n'est pas un mal de « l'avoir », mais un mal de « l'être », une maladie de l'âme, et de langueur, une question existentielle. On ne pourra pas reprocher au docteur Barreau de n'avoir pas posé le bon diagnostic.
Eric ZEMMOUR
© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.
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