mardi 11 février 1997

Une région prise de vertige

Seule la victoire est belle. Seul Bruno (et Catherine) Mégret a (ont) gagné. Seul le Front National est heureux. La gauche et la droite ont la « gueule de bois ». Non pas qu'ils ne s'attendaient pas à cette victoire du FN ; mais ils doivent désormais l'expliquer, se justifier.


Se dédouaner. Chacun joue donc à « c'est pas moi, c'est l'autre ». La droite accuse le maire sortant, Jean-Jacques Anglade, de tous les péchés de Vitrolles. Et loue ses électeurs qui, en dépit de tout, ont eu le réflexe républicain. Pour les trois cinquièmes d'entre eux en tout cas. Mais justement. Ce sont les deux autres cinquièmes qui ont manqué à Anglade, pour refaire tout son retard du premier tour. Les deux cinquièmes qui prouvent, affirme le président socialiste du conseil général des Bouches-du-Rhône, Lucien Weygand, « l'ambiguïté de la droite : Je n'ai pas retrouvé à droite l'unanimité dont la gauche a fait preuve à Dreux ».

Deux traumatismes

C'est la sempiternelle histoire du verre à moitié vide et à moitié plein. Lucien Weygand est trop lucide pour ne pas savoir qu'il est déjà miraculeux qu'une majorité d'électeurs de droite aient voté pour le maire sortant. Trop fin politique pour ne pas voir que l'arme du « front républicain », inventée par François Mitterrand, pour battre la droite, s'est retournée contre la gauche. Trop bon analyste pour ne pas savoir que Bruno Mégret est majoritaire à Vitrolles depuis le second tour de l'élection législative de 1993, où il obtint 56 % des voix. Mais Weygand a une épée dans le dos. Pointée par son adversaire socialiste Bernardini. Qui se répand depuis dimanche soir contre le « mauvais candidat » Anglade. Anglade, le protégé de Weygand. Dans cette fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, les comptes n'ont pas fini de se régler. Entre Vauzelle, Picheral, Bernardini, Weygand, Bianco, Guigou, c'est un jeu d'alliances complexes et de batailles internes, dans une maison jadis puissante, mais qui a connu deux traumatismes successifs, la mort de Defferre, et le commando Tapie (lire ci-dessous).

Sur place, le FN en tire profit. Comme il bénéficie de l'incapacité de la droite à présenter des candidats crédibles. Depuis plusieurs années, l'UDF domine ce département, et plus généralement la région. Mais le Var est le royaume d'élection des « affaires ». Surtout, quand les électeurs veulent entendre parler de la nation et du drapeau, c'est vers le RPR qu'ils se retournent naturellement. Au risque de donner l'assaut aux positions de l'UDF ? Le patron de la fédération RPR des Bouches-du-Rhône, Renaud Muselier, s'y refuse. Il « a un accord avec Jean-Claude Gaudin, et le respectera », ne cesse-t-il de répéter. Mais les élections régionales approchent. Mais Jean-Claude Gaudin, las de diriger un conseil régional ingouvernable, veut passer la main. Mais le professeur Jean-François Mattéi se verrait bien dans son fauteuil. Mais Muselier refuse, d'avance, de mettre en orbite un futur rival UDF pour la ville de Marseille. Alors, Gaudin et Muselier se tournent vers François Léotard. Patron du Var qui, disent-ils, doit « prendre ses responsabilités dans la bataille contre le Front national ». Et prendre la tête de liste régionale de la majorité dans la région. Mais Léotard est plus que réticent...

Prosaïquement

Empêtrés dans leurs calculs et leurs rivalités internes, la majorité comme la gauche parviennent mal à endiguer l'avancée du FN. Certes, la droite et la gauche redécouvrent les vertus de la « proximité » du travail de terrain, de l'« écoute » et du « respect » des électeurs. Certes, la gauche ne crache plus avec dégoût sur ce qu'elle appelait naguère les « fantasmes sécuritaires ». Certes, la droite a compris que, dans un monde inquiétant, le drapeau et la nation rassuraient. Et que, plus prosaïquement, pris entre le FN et la gauche, le RPR et l'UDF ne pouvaient plus se payer le luxe de se disputer.

Mais, gauche et droite n'ont-elles pas déjà un « train de retard » ? Une hypothèse hante déjà certains : que le FN, lors des prochaines élections régionales, emporte la majorité dans les départements du Var et des Alpes-Maritimes. Ce qui, avec la « prime majoritaire » prévue dans l'éventuelle réforme Juppé du mode de scrutin régional, lui permettrait de « prendre » la région. On comprend mieux alors l'hostilité de Jean-Claude Gaudin à cette réforme. Mais sera-t-il entendu à Paris ?

Eric ZEMMOUR

© 1997 Le Figaro. Tous droits réservés.

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